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Vapeur VIII - Orage

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
«
L'horizon se rougit comme un feu qui s'allume, Et l'on entend dans l'air comme un lourd bruit d'enclume. Le ciel paraît un œil, gros, tout gonflé de pleurs, Qui va s'ouvrir au large et verser ses douleurs. Il arrive de loin un craquement horrible. La nuit vise au soleil et met droit dans la cible. Minuit sonne à midi ; – et la terre en sueur Semble porter un monde armé de pesanteur. Les vents sifflent entre eux des chansons d'agonie ; Ils entourent les bois d'une main de Furie. De partout l'eau abonde et se vomit à flots ; Des quartiers de rocher deviennent des canots. Tout est affreux et beau, sublime, lamentable, – C'est comme un mot de Dieu dans la bouche du diable. Les oiseaux où vont-ils par ces temps ravagés ? Ils courent çà et là, comme des insensés ; Leurs ailes rabattues, leurs plumes rebroussées À l'aise ne jouent plus, tant elles sont trempées ; Leurs becs, qui se mouvaient sous un gazouillement, Ne s'ouvrent qu'avec peine à un gémissement. Ils n'ont plus ces airs doux qu'une belle soirée Apporte à leur gosier, à la lune parée. Leur feuillage, pour eux, n'est plus un temple ouvert À ce soupir du soir qui vient à leur concert. Tout est mouillé, plié, tordu jusqu'aux racines ; Pour un jour nous avons la mort et ses ruines. La nature échauffée se couche en un grand bain, Et l'herbe qui se noie ne trouve plus sa main. Les chars et les chevaux se perdent dans la boue ; Il n'y a plus ici et là-bas qu'une roue, Qui sans qu'on la voie bien se meut avec fracas, Ses jantes sont de feu et ses rais des éclats Qui vont en se brisant comme une voix qui gronde Reprocher aux humains le mal qu'ils font au monde. Les arbres se secouent sur les vents déchaînés, Ils ont beau tenir bon, ils sont déracinés, Et leurs grands corps de bois percent, fraient un passage À travers des maisons qu’ils traînent à la nage. Des ponts hauts de cent pieds s'écroulent dessous l'eau : La montagne n'est plus que l'unique monceau, Qu'aperçoive la vue de ceux qui sont sur elle ; Ils ont fui, gravissant sur celle balancelle Qui ne remuera pas, ils osent l'espérer. Mais si l'eau jusqu'à eux se plaisait à monter ?... D'abord les atteignant et cachant leur chaussure, Puis peu à peu glissant, entourant leur ceinture. Puis s'élevant encor jusque dessous leurs bras, Puis arrivant au cou... – Où iraient-ils, hélas ! N'ayant plus que la tête en haut de la montagne, Perdant pied de frayeur au frisson que les gagne ? Qui les prendrait alors ? où s'accrocheraient-ils ? Les vagues en fureur sont des poisons subtils Qui entrent par partout, et sur le corps se hissent, Qui ne font pas vomir ; au contraire, ils emplissent. La pluie se jette encor, mais non plus par torrents ; Elle n'est plus fouettée par l'haleine des vents ; Et peut-être bientôt on verra de la terre, Quand se retirera le flottant cimetière. Et peut-être bientôt ces pleurs, venant du ciel, Feront luire un jour bleu donné par l'Éternel. Toujours gardons le temps coulé dans l'espérance ; C'est un si doux creuset que bonne confiance ! Des nuages encor parcourent l'horizon, Mais ce n'est seulement qu'un vaporeux sillon. La pluie se ralentit et tombe goutte à goutte, On regarde et l'on craint ; on attend, on écoute. Tout se remet déjà de la fureur des bruits ; Des pointes de rocher, les liquides étuis Les laissent sortir d'eux, peu à peu, ligne à ligne. Un rayon de soleil ! de pur or ! – C'est bon signe ! Les torrents qui frappaient à leur tour sont frappés, Une main les dégorge, ils s'en vont abîmés : Le temps leur lance au cœur des instants qui les percent, Sa force les accable, – et, pressés, ils se versent ; La mitraille de pluie leur refuse renforts, Et bientôt se cachant ils n'auront plus de bords. Les arbres, qui debout montrent plus que leurs têtes, Reçoivent les oiseaux qui crient en vrais prophètes : « Que fatigué du choc, la foudre est en repos, Que les éclairs, ses gens sont rentrés au chaos ; Que l'arc aux trois couleurs, cet étai des nuages, Ce lutteur à trois bras, qui boxe les orages, S'avance bien brillant, bien cintré, bien tendu Pour dire sans parler : « Que le calme est rendu. » « Que Dieu est satisfait du jeu de ses machines ; Que ses anges, porteurs de gracieuses mines, Se rangent pour le voir sourire à son soleil, Qui prend le plus possible un visage vermeil. « Que la bonne Marie songe à toutes les âmes, Et que son Fils chéri a prié pour les femmes. » Oui, l’un l’autre ont tenu et baisé les genoux Du Père, qui s'est fait le Grand-Père de tous. Herbe, mousse, rochers, tout cela se découvre, La terre reparaît sous le ciel qui la couvre. Mais qu'est-ce qui charrie sur son corps humecté ? C'est un mouton, sans peau, saignant, déchiqueté, Qui s'est tondu tout seul à l'aide d'une pierre, Et a laissé sa laine aux flancs de la rivière. Plus loin, c'est un cheval, – selle au dos, mors aux dents, Presque sec en dehors, gorgé d'eau en dedans ; Des étriers de fer, luisant comme lancettes, Bien croisés sur son nez ; – lui servent de lunettes, Et pourtant ternes, mous, crevés. – Voilà ses yeux Qui ne voient plus du jour ni de la nuit les jeux. Une femme plus loin, qu'un pied de bœuf éventre, Reçoit, de lui qui meurt, un enfant dans son ventre ; Un enfant, tournoyant au moment qu'il frappait. On trouve encor plus loin un homme qui passait, On pense, sur un pont, puisqu'il porte aux épaules Une arche lézardée par le tronc de trois saules. Dans un coin des débris d'une pauvre maison, Deux amants ont encor de l'eau jusqu'au menton ; Cette eau tourne et blanchit leurs figures glacées, Mais ne décolle pas leurs bouches embrassées.

Notes

Recueil: Vapeurs: Ni vers, ni prose.

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