«
« Mon bijou ! mon enfant ! viens donc que je te baise
– Oui, maman.
– Mais viens donc, ici, sur cette chaise.
Là ! bien ! – Sur mes genoux, je ne vois pas assez
Tes traits d'ange et de Dieu, – ton joli petit nez.
– Oui, maman.
– Oh ! cher ! cher !
– Oui, maman.
– Dis, tu m'aimes ?
– Plus que la sainte Vierge.
– Oh ! mais non !... tu blasphèmes.
– Qu'est-ce donc, bonne amie, que ce mot, blasphémer ?
– Avec toi, mon enfant, j'ai tort de l'employer ;
– Je te l'expliquerai plus tard.
– Oui, oui, ma mère ;
– Mais je serai longtemps ton ami ?
– Je l'espère !
Tu ne me donneras donc jamais du chagrin ?
– J'aimerais mieux toujours apprendre le latin.
Écoute-moi, maman.
– Oui, mon fils.
– À l'église,
Où nous étions un jour, moi debout, toi assise,
Toi, faisant de gros yeux aux miens pour les baisser,
À peine disant : Chut ! et moi d'en profiter
Pour m'amuser d'un bout du boa d'une dame,
Et puis en chatouiller le vieux cou d'une femme, –
Lorsque le Suisse vint ; – cet homme, est effrayant !
J'en ai peur, – on dirait qu'il sort d'un bain de sang.
Quand il frappa mon bras de sa brillante pique,
Que, si c'était à moi, j'en ferais bien relique.
– Et où la placer ?
– Où ?
– Oui. Que tu es bavard !
– Eh ! mais ! maman, tu sais, dans mon petit placard.
– Un rayon de deux pieds ?
– J'y mettrais ce qui coupe,
Et je m'en servirais pour jouer à la troupe.
Du manche, en y laissant reluire ses clous d'or,
J'en ferais deux fusils, par malheur sans ressort.
– Eh bien ! que disais-tu ou que voulais-tu dire ?
– Quand il passa, le Suisse, oh ! j'étouffais de rire.
La vieille se grattait, chantant un libera,
Moi j'ôtais aussitôt la queue de mon boa ;
Sûrement que le poil mordit sa peau ridée,
Car, malgré qu'elle fût de son livre occupée,
Le feuilletant partout de ses longs doigts crasseux,
Aussi noirs que les miens quand ils font certains jeux,
Sa main bondit, cassa ses verres de lunettes
Qui mirent leurs morceaux entre ses deux bavettes.
Maman, tu n'as pas vu ?
– Non, je priais pour toi.
– Oh ! ma chère maman, veux-tu, embrasse-moi ?
– Non, monsieur ; il me faut de suite votre histoire.
Petit sot qui causez à en perdre mémoire,
– Maman, d'abord ta joue !
– Non, monsieur.
– Si, maman.
– Obéissez, je veux ! Et cela sur-le-champ !
– Je ne me souviens plus...
– Ah bien ! voilà sa moue
Qui fait tourner ses yeux plus vite qu'une roue... –
– Comme toi à l'église.
– Aussi, ils s'useront,
Tu les ouvriras tant qu'enfin ils tomberont,
Et lu ne verras plus tes gentils camarades,
Pour aller, avec eux, courir les mascarades.
– Ah ! je m'en moque bien !
– Frotte, arrache tes cils,
Pour qu'on ne te voie plus sur l'œil que des sourcils !
Ne les touche donc pas !...
– Maman, c'est que je pleure...
Je vais... te raconter...
– Embrasse ! à la bonne heure !
Oh ! cette grosse larme ! Enfant, ne pleure pas !
Viens près de moi, sur moi ; appuie-toi sur mes bras.
– Es-tu bien ?
– Oui, maman.
– Allons, dites-moi, vite,
Monsieur petit vilain... Voyez comme il s'agite !
Mais, qu'est-ce que tu fais ?...
– Plus près de tes cheveux...
Oh ! qu'ils sont grands et noirs ! aussi noirs que tes yeux.
S'ils étaient sur ma tête, oh ! quel bonheur !
– À peine
Ai-je excusé...
– Maman, cette boucle te gêne ;
Elle est jusqu'à ton dos, – si j'allais la couper ?
– Ne t'en avise pas !
– Maman, je vais tirer I
– Cent fois, non, je t'en prie ! À l'instant, je me fâche.
– Tu ne le voudrais pas,
– Si !
– Car, ce serait lâche.
Tu me tiens trop serré, je sens battre ton cœur.
– Alors, je vous rends libre. – Il est tout en sueur !
– Adieu, maman ! Je sors.
– Venez ici, de suite !
Pour sécher votre front, et vous irez ensuite,
Avec vos bons amis, sauter, rire au jardin, –
Tout joyeux, n'est-ce pas, tout fier de mon chagrin ? ..
M'oubliant pour un jeu. – Laissez-là votre mère !
– Aussi, maman, toujours, tu prends un ton sévère...
On ne sait pas comment... – N'essuie donc pas si fort !
– Je t'ai fait mal ?
– Un peu... ici... près de ce bord.
– Je vais souffler dessus, l'adoucir de ma lèvre ;
Chaud et presque brûlant ! c'est que tu as la fièvre !
Il ne faut pas sortir.
– Mais si.
– Mais non, monsieur.
– Je ne me sens pas mal.
– Vous êtes un menteur !
Approchez-vous de moi.
– Je n'ai rien, je te jure.
– Oh ! ce n'est pas pour vous, c'est pour votre figure
Que je veux voir encor...
– Quoi ? puisque...
– Votre front,
Dont la rougeur s'étend jusqu'à votre menton.
Venez.
– Non, je m'en vais.
– C'est bien !
– Tu es fâchée ?
– Oui. Ne me touchez plus de toute la journée.
– Et demain ?
– Et demain.
– Après-demain ?
– Encor.
– Ah ! ma bonne maman, si j'avais beaucoup d'or,
Je le parierais tout contre un morceau de cuivre,
Que dans le feu, dans l'eau, tu viendrais pour me suivre.
– Vous croyez ?
– Comme en Dieu. – Voilà que tu souris.
– Ce n'est pas vrai, monsieur.
– Tes lèvres font des plis.
– Tes regards ne sont plus, tu sais, comme à l'église,
Je ne les craindrais pas après une sottise.
Je mettrais bien mon doigt entre ce double rang
Qui fait belle ta bouche, en te la défendant ; –
Si tu me le coupais...
– Ce serait de colère,
Tu peux en être sûr.
– Vraiment, petite mère ?
– Si tu n'avais pas peur, mon ami, tu verrais !
– Eh bien ! ouvre ! j'approche... Oh ! tu me retiendrais,
Tu me ferais asseoir pour te dire le conte.
– Vous osez m'en parler, et vous n'avez pas honte ?
– Non.
– Viens, tu sortiras, mais sans un de tes doigts ;
De quatre qu'a ta main il t'en restera trois ;
C'est assez pour jouer.
– Le voilà ! mors ! emporte !
Et je ne crierai pas plus...
– Que je crierais, morte ?
– Juste. Ni plus, ni moins. – Oh ! oui, va, j'ai du cœur,
Demande-le un jour à mon gros professeur ;
Il voulait me punir pour une révérence,
J'aimai mieux me sauver que d'être en pénitence.
J'enfonce, presse ! allons ! – Pas fort pour commencer,
– Si je ne serre bien, je ne peux pas couper.
Ne bouge pas...
– Non, non.
– Tiens !...
– Tu baises mon pouce.
– Oh ! mon pauvre petit, comme ta peau est douce !
– Mors donc ! Tu n'oses pas... – Je suis le plus hardi,
Je ne te croirai plus, – n'est-ce pas, c'est fini ?
J'ôte mon doigt ?
– Oui, ôte.
– Vois ! il a une bague.
– Tes dents y ont marqué comme des coups de schlague.
– Cela ne se peut pas...
– C'est quand tu as dit : – Tiens !
J'ai senti ce qu'on sent lorsqu'on présente aux chiens
Et qu'ils sont trop gourmands.
– Remets-le dans ma bouche
Pour le guérir un peu.
– Non, chaque trou se bouche.
– Pardonne-moi, veux-tu ? laisse-moi t'embrasser !
– Tu m'étouffes, vraiment !...
– Oh ! je vais te manger !
Monte sur un genou, – enfant que je déteste !... –
Tu me casses le bras ! tu déchires ma veste !
Tu m'as trompé !
– C'est vrai, qu'est-ce que cela fait ?
– Maman, c'est donc ici que j'ai sucé ton lait ?
– Oui, mon doux ange.
– Alors, c'est moi qui t'ai mordue.
– Et comment ? avec quoi ? pas une dent venue.
– Elles poussaient dessous les tresses de cheveux
Qui caressaient ma tête, il faut... j'en prends... j'en veux
– Mais dis ? qu'en feras-tu ?
– Une belle moustache
Pour les baiser toujours ; – puis si j'avais la hache
Ou la pique du Suisse...
– Eh bien !
– Quel beau sapeur !
Marchant à tes côtés, tout le monde aurait peur.
Comme on se rangerait pour te donner passage !
On dirait : Cet enfant porte vingt fois son âge.
Et je tousserais fort en grossissant ma voix ;
Au besoin, pour cela, je croquerais des noix.
– Oui, d'accord.
– Tu me vois ?
– Parfaitement. – Écoute.
J'ai dans le cœur de l'âme un feu bouillant, un doute,
Éteins-le-moi.
– Ma mie ?
– Ne m'oublieras-tu pas ?
Ne mêleras-tu pas ton cœur aux cœurs ingrats.
– Avant que je t'oublie, maman, veux-tu me croire ?
Les corbeaux seront blancs, la neige toute noire.
– Dans une chambre voisine de la mienne, deux voix douces s'endormirent à force de causer. – Je pense que la mère avait trente ans, et l'enfant onze.-