«
Allez, pensez-y bien ! Elle est dans une couche,
Presque nue en hiver, – et seule – et elle accouche ; –
Son enfant meurt de faim avant d'entrer dehors,
Dans la vie, cette rue où se perdra son corps,
Où ses petites mains ramasseront les miettes
Du malheur, ce repas qu'on goûte sans serviettes.
Agneau d'homme et de Dieu, à qui le jour sourit,
Tu n'auras pas pour laine un seul morceau de lit. –
Qui va te recevoir, t'essuyer et te prendre,
T'empêcher de mourir ; – sur quoi vas-tu t'étendre ?
Ta mère te fera en riant, – mais après ?
Pour eux deux, mon bon Dieu, point d'utiles apprêts ;
Des soins, de la chaleur et quelqu'un qui regarde,
Qui aime à être fou et crie bas : « Prenez garde ! » –
Puis quelqu'un qui accourt plus vite que ses pieds,
Pour sauver mère-enfant qu'on lui a confiés.
Point de sucre et de vin, – la douceur et la vie,
Pas gros comme un écu de linge ou de charpie. –
Elle a dit cent trois fois :
« Voulez-vous mes cheveux ?
Je pèlerai ma tête, et vous aurez des nœuds
Que vous musquerez bien pour ces femmes rieuses
Qui dansent sans penser que des choses affreuses
Se passent sur la paille, en un coin de grenier
Où la pierre d'un toit vient faire un oreiller
Sous le crâne tout bleu d'un pauvre qui grelotte,
Dont la chair engourdie dort comme une marmotte ;
Et qui souvent ne bouge au lever du soleil,
Ayant des yeux ouverts qui n'ont plus de réveil. –
Elle a dit cent trois fois :
« Dans un temps j'étais riche,
Je ne me couchais pas sur une sale niche ;
J'avais toujours au corps, batiste, soie, basin, –
Le duvet pour l'hiver, et pour l'été le crin.
Je portais quelquefois des schalls de Cachemire,
Au lieu de mettre un pan que chaque pas déchire.
Mes veines bleu de ciel me faisaient une peau
Blanche comme un linceul, claire comme un ruisseau,
Au point qu'un soir au bal après la contredanse,
Lorsque chacun passant vantait mon élégance, –
Deux hommes se disaient : « Une gaze est dessus... »
Ils se trompèrent bien ; – j'avais dos et cou nus.
Quand je sortais d'un bal, je montais en berline.
Qui me traîne à présent ? C'est l'horrible vermine.
Quand j'étais de retour, des coussins, du sirop
Venaient me reposer de mes temps de galop.
À présent un grabat, de l'eau, souvent malsaine,
Ce sont là mes douceurs de toute la semaine.
C'est qu'aussi à présent, oh ! je ne danse plus ;
À quoi me serviraient les dorés superflus :
Je ne meurs que de faim ; – je peux bien ne rien dire
Et laisser les heureux s'amuser, boire et rire. –
Elle a dit cent trois fois :
« J'ai un ange en mon sein,
Charité, s'il vous plaît ! pour mon petit du pain !
Pour en avoir un peu, que faut-il que je fasse ?
Faut-il que je m'arrache un œil, pour qu'à sa place
On y mette un morceau, un seul grain d'aliment
Que je puisse avaler pour nourrir mon enfant ?
Faut-il que je m'appuie sur du fer en aiguilles
Pour déchirer ma peau et la rendre en guenilles.
Je veux bien, – mais du pain, du bois, du pain de Dieu !
Après mon enfant fait, je vous livre un essieu
Mon corps – vous portera joyeux à une fête
Et vous ramènera, comme une heureuse bêle
S'il voit, à son retour, vivre, dans un berceau
Le fils de cette bête, approchant son museau
Plaintif, blanc et rosé, pour saisir la mamelle
Sans qu'il ait jamais peur de renverser l'écuelle.
Cent trois fois elle a dit : – Elle eut cent trois fois – Rien –
Monta, dans son grenier, cette somme et ce bien ;
Et quand elle y entra, la charge était si forte
Qu'elle en faillit casser sa tête sur la porte.
Elle arriva, pourtant, jusqu'auprès de deux lits,
Le sien percé partout sur celui des souris. –
Pensez-y, mes bons cœurs, – ce qui d'abord la tue
C'est le froid, qui la tient, de sa langue pointue
Qui lève et redescend ces horribles transports
Que ne repoussent point les hommes les plus forts, –
Langue fine et cachée, qu'on sait à peine prendre,
Qui ne fond presque pas sous une chaude cendre.
Des montants de lucarne, avec l'air, font fracas,
La mère a oublié d'attacher leurs deux bras ; –
Maintenant qu'elle accouche, elle mourra gelée
Ne pouvant se lever pour fermer sa croisée.
- Son père n'avait plus que son honneur, – il le lui laissa. Un homme vint qui lui prit tout. -