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Vapeur XXVI - Avant d'entrer

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
«
Dans un rêve à sueurs, j'ai aperçu un homme Qui m'apparut du coup, et je ne sais pas comme. Il portait du feu jaune après ses vêtements, Ses larmes s'égouttaient avec des hurlements ; Ses cheveux étaient roux, aigus comme des pointes, – Il avait des yeux ronds, – il avait les mains jointes : Tous ses membres roidis étaient violacés, Et quoique dans du feu, ils paraissaient glacés. Sa langue frémissait dans sa bouche allongée, Son visage semblait blanc comme une dragée : De mince qu'il était, son corps devint enflé, Et ce que je vais dire, il me l'a tout soufflé En riant, en faisant des mines effrayantes Qui doivent ressembler à des âmes sanglantes. Il parle : « Je reviens du palais infernal, « De l'Enfer rouge et chaud où l'on punit le mal. « Je raconte d'abord comment est son entrée, – « C'est dans un chaos noir une affreuse trouée. « Là, des tigres aux yeux qui vomissent du feu « Sont les seules bougies qui éclairent ce lieu ; « Leurs langues sont de fer, et, chaque fois qu'on entre « Elles vont vous marquer une croix sur le ventre. « La croix se forme en bec long, brillant et crochu « Qui s'aiguise en la chair et devient bien pointu « À force de fouiller, de percer des entrailles, « Au lieu de s'émousser comme une aiguille à mailles. « Pour faire cette croix, on vous saisit le cou ; « Cet On, c'est un collier d'os rouges comme un sou « Qui monte, descend seul, et plane sur l'entrée ; « Et toute fois qu'il sert, – la musique enragée « Qui sort des trous des os, fait naître la frayeur « Assez pour que la croix ne donne plus douleur. « Alors, les tigres rient fort, de toutes leurs gueules, « Tournant et retournant leurs queues, comme des meules. « Et quand ils ont bien ri, – une veine d'étang « Crève, passe près d'eux, et leur jette du sang. – « Quatre coups sont frappés par une main de pierre « À la première porte – à la porte de terre ; « Puis cette main se brise en cinquante morceaux, « Le décident ainsi les Destins Infernaux : « Puis, ses parties changées en cent petites bêtes, « Grimpent sur le Pécheur, et ont toutes cent têtes. « Deux minutes après, un remuement affreux « De clochettes fêlées, semble venir d'un creux « Qui s'ouvre lentement et montre son abîme « Au Damné qui frémit, – et lui sonne son crime. « Un son fait une lettre, et les lettres des mots, « De sorte qu'il entend les phrases des grelots « Chuchotements aigus, et refrains diaboliques « Qui vont jusqu'à la terre effrayer les Reliques. – « Un horrible cri part ! – Et le creux est fermé, « Le bruit s'étend si fort qu'on le croirait semé ; « Et sa graine cachée semble trésir aux choses « Comme, dans un boudoir, font des âmes de roses. – « La porte se sépare – et passe le Pécheur « Déjà décomposé de souffrance et de peur. – « À la seconde porte – à la porte de cuivre, « Il y a des regards qu'on ne peut jamais suivre ; « Ce sont de vrais soleils qui vous crèvent les yeux « Et leur redonnent vue, afin qu'on souffre mieux : « Alternativement, une langue les lèche, « Et le feu de la porte aussitôt les dessèche. « Là, des loups dépouillés de leurs bouillantes peaux « Sont prêts, comme une lance, à livrer des assauts ; « Ils ressemblent assez à des fous hors de cage « N'ayant, sur tout le corps, qu'un vêtement de rage. « Le bout de leur nez brûle, et l'on voit en gros traits « Ces mots en cinq couleurs ; – Entrez dans nos palais ; « S'il y fait un peu chaud, la cuisine y est bonne, « La Preuve qu'on s'y plaît, c'est qu'il n'en sort personne. « (Pourtant moi j'en reviens.) Nous avons des enfants « Qui se frottent les mains de joie, d'être dedans. « Là, Chouette, Hibou, s'agite en contredanse « Gracieux comme un homme après une potence. « Là, des gouttes de fer tombent si pesamment « Sur le dos du Damné, qu'il en est chancelant ; « L'une s'unit à l'autre et forge une cuirasse « Qui le serre à tel point que la cuirasse casse. « La force du Souffrant vient déjà de l'Enfer « Puisque des os de corps brisent des os de fer. « La cuirasse éclatée, – quelqu'un paraît, s'approche, « La saisit, la refond, et en fait une broche. « Ce Quelqu'un, c'est plutôt quelque chose en cristal, « Pourtant j'ai vu des bras, mais qui n'ont rien d'égal ; « Pourtant j'ai vu des yeux luire dans une tête « Grands, allumés, et vifs comme un jet d'arbalète ; « Pourtant j'ai vu un corps, deux jambes et un pied, « Mais tout cet assemblage était si singulier « Que si l'on m'eût enjoint moyennant forte somme « D'avouer que c'était précisément un homme « Ou sinon que la broche essaierait de son jeu « Pour que je goûte bien les charmes d'un bon feu « J'en serais convenu pour l'argent et par crainte, « Mais je me serais dit : Adieu la terre sainte ! « Si l'on m'y met un peu, j'en sortirai bientôt. « Car toujours le Menteur grille sur un réchaud. « Si l'on veut, je reviens à mon groupe de verre « Si drôle d'apparence, et façon de mystère ; « Un nuage léger l'enveloppe soudain « Clair comme un voile d'eau quand on est dans un bain : « Et nuage, et cristal, et broche disparaissent ; « Et les douleurs cessées à l'instant reparaissent. « La porte des Soleils se remue sur ses gonds, « Ainsi que l'écrevisse allant à reculons « Elle s'ouvre en dedans, et la malheureuse âme « Se retourne bientôt à cause de la flamme « (Quand je dis l'âme, aussi je veux dire le corps « Qui ne résiste plus malgré ses grands efforts « À supporter ses maux en montrant du courage « Pour essayer que Dieu le garde du naufrage). « Le corps et l'âme sont agrippés par le nœud « D'une chaîne qui taille et laisse un cercle bleu « Sur la chair qui la suit comme s'ouvre la porte « Entraînée sûrement, et jamais de main morte. – « Le Malade éternel a dépassé le seuil « Qu'on appelle DEUXIÈME, et pour lui faire accueil « Des hommes-animaux, c'est-à-dire des diables « Se dressent à l'envi ; les plus abominables « Entonnant quelques sons, ne vomissent que cris « Prolongés, effrayants, – et des Chauves-Souris « Qu'ils tiennent par le cou, qu'ils tirent par les ailes « Reproduisent les chants de ces beaux Philomèles. « Et puis des jeux, des voix, des grimaces, des sauts « Comme un singe au retour dans ses bons pays chauds. « L'un sur la queue de l'autre, un diable se balance « Tandis qu'un chat-huant lui fait la révérence « Le bec en mouvement, ouvert large, ou fermé, « Suivant bien le démon descendu ou monté. « Chacun prend son plaisir, et pendant qu'on s'amuse « Une femme de feu joue de la cornemuse, « Et de tous les tuyaux sortent des diablotins « Qui préparent entre eux la table des festins. « Il y a vin et eau – du sang mêlé de larmes ; « Pour fourchettes – des dents, des os, des morceaux d'armes ; « Pour assiettes – des seins fermes coupés en deux « Creusés comme il convient pour ces gourmands affreux ; « Puis un gosier pour verre ; – une chose discrète « Y tient la boisson fraîche – une langue muette « Forme son pied, son fond, ses contours, ses rebords, « Celle coupe est pour boire à la santé des morts ; – « Chacun se la repasse après l'avoir vidée, « La bouche palpitante, horriblement tachée. – « Ce n'est pas tout encor. Les mets sont des enfants « Qu'on apporte par deux – qu'on découpe vivants. « Des trous d'yeux et de nez de têtes dégarnies « Éclairées au dedans, composent les bougies. – « Le Patient ne peut ni ne veut pas manger, « Mais il le faut pourtant sous peine d'étouffer. « Des mains fondent sur lui, comme un canon le bourrent « Et rejoignent ses dents sur ce qu'elles leur fourrent. « Ce dernier repas pris, deux lourds gémissements Annoncent qu'UN de plus va se battre les flancs « Pour croire à une fin, au pardon, à sa grâce, « Quand l'Eternité dit : (Que veut-on que j'y fasse ? « Ne me demandez pas l'extinction des jours, « Mon Dieu m'a ordonné de m'étendre toujours.) « Alors un monstre accourt, s'empare de sa proie « Qui se débat plus fort que lorsque l'on se noie. « Le guichet des fourneaux en silence est ouvert, « De l'huile qui gémit on entend le concert. « Des visages bouclés et privés de lumière « Ecoutent le Venant qu'on place en sa chaudière. – « Voilà les trois entrées des malheureux pécheurs, « Où l'on pourrait nager tant il y a de pleurs. DEDANS. « Dans un coin de l'Enfer, au pied d'une colonne, « Quelque chose de noir, qui n'était plus personne « Et qui pourtant criait comme un désespéré, « Attira mes regards, ma curiosité ; « Je ne pus distinguer, parmi toutes ses plaintes, « Qu'un contraire effréné de nos paroles saintes ; « Mais dessus on lisait sur un large écusson « (Enflammés par du soufre en lettres de charbon) « Ceci : — Approchez là, — pouvez-vous voir cette ombre « D'un de ces corps crachés dont la terre a bon nombre ? « C'était un écrivain par le vice abruti, « Et dont la conscience a mille fois menti ; « Sa plume de poison écrasait le poète, « En rendant son pain dur – il préparait sa fête ; « De le mener au mal, au crime, au désespoir, « Il s'en faisait un jeu, – un fauteuil pour s'asseoir « Où bâillant, il disait : – Il faut bien que j'écrive, « Il faut que je le lue, et, quoi qu'il en arrive, « Je crois n'avoir jamais rien à me reprocher ; « Lui est mort, moi je vis, – à chacun son métier. « Pour ce cœur, Lucifer sans cesse se tourmente, « Et de son grand royaume il donnerait la rente « Si on lui découvrait un supplice nouveau « Pour l'infâme écrivain qui vaut moins qu'un bourreau – « Vis-à-vis du Journal à la triste figure « Dont l'écusson de soufre est seul mis en lecture, « Était un homme âgé d'à peu près cinquante ans « Qui rongeait un cahier de papier dans ses dents. « Un bras dur le fouettait, et l'on entendait rire, « Puis un petit démon cornait avec délire : – « Il n'a pas lu l'ouvrage et il l'a renvoyé « Au malheureux qui s'est vite suicidé : « Il a été maudit par une pauvre mère « Qui a suivi son fils, mourante de misère : « Aussi, pour le punir, le cahier qu'il tient là, « De sa bouche murée, jamais ne sortira ; « Et pour le caresser, nos furies sont exactes ; – « Cinq fois dans un quart d'heure – il y avait cinq actes. – « Presque à côté de l'homme au manuscrit roulé, « S'élevait un squelette affreusement brûlé. « On n'apercevait plus s'il portait une face ; « Ses membres disloqués n'occupaient plus leur place, « C'est-à-dire, un moment ils s'y trouvaient remis ; « Mais depuis mille années, sans pitié pour leurs cris, « Des tenailles pinçaient, brisaient, pilaient ces membres « Qui ne devaient jamais, JAMAIS tomber en cendres. « Qu'était cela ? – Ma foi ! je ne sais vraiment pas ; « Me disais-je, – lorsque je sortis d'embarras, « À l'apparition subite d'une fille « Jeune, et se tortillant ainsi qu'une chenille « À l'entour du squelette ; – aussitôt ses beaux yeux, « Seuls restes de sa tête, avec peu de cheveux, « S'ouvrirent brusquement sur la machine osseuse, « Et jetèrent d'un bond la flamme furieuse « Que lancerait un flot d'eau-forte sur du feu ; – « Vous m'avez, siffla-t-elle, amenée dans ce lieu, « Oui, vous m'avez perdue ; pour m'avoir confessée, « Vous avez dévoré ma naïve pensée. « Ma mère me croyait sage et j'étais à vous, « Et maintenant, ici, je marche à deux genoux, « Quelquefois sur mon corps qui traîne misérable « Avec un œil qui voit ma mère inconsolable. « Souffre donc, souffrons bien, l'enfer le veut ainsi, « Nous avons notre marque à son livre noirci. « Tu me parlais d'amour, – et moi j'étais si bonne, « Que je ne croyais pas au Diable en ta personne. – « Le sifflement se lut, cessa d'articuler, « Et les os d'homme noir s'entendirent craquer. – « Pour en finir, je vis, pendue par ses mamelles, « Une femme effrayante, – aux verdâtres prunelles, « Au front plat, décrivant de funestes contours, « Au teint couleur olive, – au cœur rempli de jours ; « Dominant sur la salle où elle était pendue, « Elle semblait vouloir manger de la chair crue. « Des petits doigts d'enfant écrivaient sur son dos, « Avec rage d'enfer conduisant des ciseaux : « Le Plaisir m'a conçu, – toi, tu m'as mis au monde, « Et après ? Dis ? Après ? – Que ta bouche réponde, « À défaut de ton cœur si vide, si percé, « Qui n'a jamais été qu'un cœur déguenillé ? « Tu as dit : – Portez-le dans le berceau de pierre « Où, demain au matin, il aura une mère : « Infâme que tu es ! Depuis ce soir fatal « Où tes valets dorés m'ont mis à l'hôpital, « Où tu continuas ta vie dans la débauche, « Où tu le pris à rire à droite, puis à gauche, – « Ce fils dont tu ne sais trop ce que tu as fait, « Si vite repoussé de ton riche buffet, – « Il a tant blasphémé, juré contre nature, « Qu'il est aussi venu, – qu'il est à la torture. C'est moi qui suis ton fils, et qui suis condamné « À tracer sur ton dos toute l'Éternité, « Sur ta peau desséchée qui brûle décrépite : « – Tu as damné ton fils, – mère, reste maudite. – Là, mon rêve a cessé... Je m'éveille à l'instant... Je suis enveloppé d'un long saisissement... J'ouvre à peine les yeux… Je vois encore rire... Cet homme qui m'a dit ce que je viens d'écrire. Oh ! qui que vous soyez, gardez-vous de ce lieu, Songez quelle souffrance – on n'y voit jamais Dieu !

Notes

Recueil: Vapeurs: ni vers, ni prose.

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