«
Dans un rêve à sueurs, j'ai aperçu un homme
Qui m'apparut du coup, et je ne sais pas comme.
Il portait du feu jaune après ses vêtements,
Ses larmes s'égouttaient avec des hurlements ;
Ses cheveux étaient roux, aigus comme des pointes, –
Il avait des yeux ronds, – il avait les mains jointes :
Tous ses membres roidis étaient violacés,
Et quoique dans du feu, ils paraissaient glacés.
Sa langue frémissait dans sa bouche allongée,
Son visage semblait blanc comme une dragée :
De mince qu'il était, son corps devint enflé,
Et ce que je vais dire, il me l'a tout soufflé
En riant, en faisant des mines effrayantes
Qui doivent ressembler à des âmes sanglantes.
Il parle :
« Je reviens du palais infernal,
« De l'Enfer rouge et chaud où l'on punit le mal.
« Je raconte d'abord comment est son entrée, –
« C'est dans un chaos noir une affreuse trouée.
« Là, des tigres aux yeux qui vomissent du feu
« Sont les seules bougies qui éclairent ce lieu ;
« Leurs langues sont de fer, et, chaque fois qu'on entre
« Elles vont vous marquer une croix sur le ventre.
« La croix se forme en bec long, brillant et crochu
« Qui s'aiguise en la chair et devient bien pointu
« À force de fouiller, de percer des entrailles,
« Au lieu de s'émousser comme une aiguille à mailles.
« Pour faire cette croix, on vous saisit le cou ;
« Cet On, c'est un collier d'os rouges comme un sou
« Qui monte, descend seul, et plane sur l'entrée ;
« Et toute fois qu'il sert, – la musique enragée
« Qui sort des trous des os, fait naître la frayeur
« Assez pour que la croix ne donne plus douleur.
« Alors, les tigres rient fort, de toutes leurs gueules,
« Tournant et retournant leurs queues, comme des meules.
« Et quand ils ont bien ri, – une veine d'étang
« Crève, passe près d'eux, et leur jette du sang. –
« Quatre coups sont frappés par une main de pierre
« À la première porte – à la porte de terre ;
« Puis cette main se brise en cinquante morceaux,
« Le décident ainsi les Destins Infernaux :
« Puis, ses parties changées en cent petites bêtes,
« Grimpent sur le Pécheur, et ont toutes cent têtes.
« Deux minutes après, un remuement affreux
« De clochettes fêlées, semble venir d'un creux
« Qui s'ouvre lentement et montre son abîme
« Au Damné qui frémit, – et lui sonne son crime.
« Un son fait une lettre, et les lettres des mots,
« De sorte qu'il entend les phrases des grelots
« Chuchotements aigus, et refrains diaboliques
« Qui vont jusqu'à la terre effrayer les Reliques. –
« Un horrible cri part ! – Et le creux est fermé,
« Le bruit s'étend si fort qu'on le croirait semé ;
« Et sa graine cachée semble trésir aux choses
« Comme, dans un boudoir, font des âmes de roses. –
« La porte se sépare – et passe le Pécheur
« Déjà décomposé de souffrance et de peur. –
« À la seconde porte – à la porte de cuivre,
« Il y a des regards qu'on ne peut jamais suivre ;
« Ce sont de vrais soleils qui vous crèvent les yeux
« Et leur redonnent vue, afin qu'on souffre mieux :
« Alternativement, une langue les lèche,
« Et le feu de la porte aussitôt les dessèche.
« Là, des loups dépouillés de leurs bouillantes peaux
« Sont prêts, comme une lance, à livrer des assauts ;
« Ils ressemblent assez à des fous hors de cage
« N'ayant, sur tout le corps, qu'un vêtement de rage.
« Le bout de leur nez brûle, et l'on voit en gros traits
« Ces mots en cinq couleurs ; – Entrez dans nos palais ;
« S'il y fait un peu chaud, la cuisine y est bonne,
« La Preuve qu'on s'y plaît, c'est qu'il n'en sort personne.
« (Pourtant moi j'en reviens.) Nous avons des enfants
« Qui se frottent les mains de joie, d'être dedans.
« Là, Chouette, Hibou, s'agite en contredanse
« Gracieux comme un homme après une potence.
« Là, des gouttes de fer tombent si pesamment
« Sur le dos du Damné, qu'il en est chancelant ;
« L'une s'unit à l'autre et forge une cuirasse
« Qui le serre à tel point que la cuirasse casse.
« La force du Souffrant vient déjà de l'Enfer
« Puisque des os de corps brisent des os de fer.
« La cuirasse éclatée, – quelqu'un paraît, s'approche,
« La saisit, la refond, et en fait une broche.
« Ce Quelqu'un, c'est plutôt quelque chose en cristal,
« Pourtant j'ai vu des bras, mais qui n'ont rien d'égal ;
« Pourtant j'ai vu des yeux luire dans une tête
« Grands, allumés, et vifs comme un jet d'arbalète ;
« Pourtant j'ai vu un corps, deux jambes et un pied,
« Mais tout cet assemblage était si singulier
« Que si l'on m'eût enjoint moyennant forte somme
« D'avouer que c'était précisément un homme
« Ou sinon que la broche essaierait de son jeu
« Pour que je goûte bien les charmes d'un bon feu
« J'en serais convenu pour l'argent et par crainte,
« Mais je me serais dit : Adieu la terre sainte !
« Si l'on m'y met un peu, j'en sortirai bientôt.
« Car toujours le Menteur grille sur un réchaud.
« Si l'on veut, je reviens à mon groupe de verre
« Si drôle d'apparence, et façon de mystère ;
« Un nuage léger l'enveloppe soudain
« Clair comme un voile d'eau quand on est dans un bain :
« Et nuage, et cristal, et broche disparaissent ;
« Et les douleurs cessées à l'instant reparaissent.
« La porte des Soleils se remue sur ses gonds,
« Ainsi que l'écrevisse allant à reculons
« Elle s'ouvre en dedans, et la malheureuse âme
« Se retourne bientôt à cause de la flamme
« (Quand je dis l'âme, aussi je veux dire le corps
« Qui ne résiste plus malgré ses grands efforts
« À supporter ses maux en montrant du courage
« Pour essayer que Dieu le garde du naufrage).
« Le corps et l'âme sont agrippés par le nœud
« D'une chaîne qui taille et laisse un cercle bleu
« Sur la chair qui la suit comme s'ouvre la porte
« Entraînée sûrement, et jamais de main morte. –
« Le Malade éternel a dépassé le seuil
« Qu'on appelle DEUXIÈME, et pour lui faire accueil
« Des hommes-animaux, c'est-à-dire des diables
« Se dressent à l'envi ; les plus abominables
« Entonnant quelques sons, ne vomissent que cris
« Prolongés, effrayants, – et des Chauves-Souris
« Qu'ils tiennent par le cou, qu'ils tirent par les ailes
« Reproduisent les chants de ces beaux Philomèles.
« Et puis des jeux, des voix, des grimaces, des sauts
« Comme un singe au retour dans ses bons pays chauds.
« L'un sur la queue de l'autre, un diable se balance
« Tandis qu'un chat-huant lui fait la révérence
« Le bec en mouvement, ouvert large, ou fermé,
« Suivant bien le démon descendu ou monté.
« Chacun prend son plaisir, et pendant qu'on s'amuse
« Une femme de feu joue de la cornemuse,
« Et de tous les tuyaux sortent des diablotins
« Qui préparent entre eux la table des festins.
« Il y a vin et eau – du sang mêlé de larmes ;
« Pour fourchettes – des dents, des os, des morceaux d'armes ;
« Pour assiettes – des seins fermes coupés en deux
« Creusés comme il convient pour ces gourmands affreux ;
« Puis un gosier pour verre ; – une chose discrète
« Y tient la boisson fraîche – une langue muette
« Forme son pied, son fond, ses contours, ses rebords,
« Celle coupe est pour boire à la santé des morts ; –
« Chacun se la repasse après l'avoir vidée,
« La bouche palpitante, horriblement tachée. –
« Ce n'est pas tout encor. Les mets sont des enfants
« Qu'on apporte par deux – qu'on découpe vivants.
« Des trous d'yeux et de nez de têtes dégarnies
« Éclairées au dedans, composent les bougies. –
« Le Patient ne peut ni ne veut pas manger,
« Mais il le faut pourtant sous peine d'étouffer.
« Des mains fondent sur lui, comme un canon le bourrent
« Et rejoignent ses dents sur ce qu'elles leur fourrent.
« Ce dernier repas pris, deux lourds gémissements
Annoncent qu'UN de plus va se battre les flancs
« Pour croire à une fin, au pardon, à sa grâce,
« Quand l'Eternité dit : (Que veut-on que j'y fasse ?
« Ne me demandez pas l'extinction des jours,
« Mon Dieu m'a ordonné de m'étendre toujours.)
« Alors un monstre accourt, s'empare de sa proie
« Qui se débat plus fort que lorsque l'on se noie.
« Le guichet des fourneaux en silence est ouvert,
« De l'huile qui gémit on entend le concert.
« Des visages bouclés et privés de lumière
« Ecoutent le Venant qu'on place en sa chaudière. –
« Voilà les trois entrées des malheureux pécheurs,
« Où l'on pourrait nager tant il y a de pleurs.
DEDANS.
« Dans un coin de l'Enfer, au pied d'une colonne,
« Quelque chose de noir, qui n'était plus personne
« Et qui pourtant criait comme un désespéré,
« Attira mes regards, ma curiosité ;
« Je ne pus distinguer, parmi toutes ses plaintes,
« Qu'un contraire effréné de nos paroles saintes ;
« Mais dessus on lisait sur un large écusson
« (Enflammés par du soufre en lettres de charbon)
« Ceci : — Approchez là, — pouvez-vous voir cette ombre
« D'un de ces corps crachés dont la terre a bon nombre ?
« C'était un écrivain par le vice abruti,
« Et dont la conscience a mille fois menti ;
« Sa plume de poison écrasait le poète,
« En rendant son pain dur – il préparait sa fête ;
« De le mener au mal, au crime, au désespoir,
« Il s'en faisait un jeu, – un fauteuil pour s'asseoir
« Où bâillant, il disait : – Il faut bien que j'écrive,
« Il faut que je le lue, et, quoi qu'il en arrive,
« Je crois n'avoir jamais rien à me reprocher ;
« Lui est mort, moi je vis, – à chacun son métier.
« Pour ce cœur, Lucifer sans cesse se tourmente,
« Et de son grand royaume il donnerait la rente
« Si on lui découvrait un supplice nouveau
« Pour l'infâme écrivain qui vaut moins qu'un bourreau –
« Vis-à-vis du Journal à la triste figure
« Dont l'écusson de soufre est seul mis en lecture,
« Était un homme âgé d'à peu près cinquante ans
« Qui rongeait un cahier de papier dans ses dents.
« Un bras dur le fouettait, et l'on entendait rire,
« Puis un petit démon cornait avec délire : –
« Il n'a pas lu l'ouvrage et il l'a renvoyé
« Au malheureux qui s'est vite suicidé :
« Il a été maudit par une pauvre mère
« Qui a suivi son fils, mourante de misère :
« Aussi, pour le punir, le cahier qu'il tient là,
« De sa bouche murée, jamais ne sortira ;
« Et pour le caresser, nos furies sont exactes ; –
« Cinq fois dans un quart d'heure – il y avait cinq actes. –
« Presque à côté de l'homme au manuscrit roulé,
« S'élevait un squelette affreusement brûlé.
« On n'apercevait plus s'il portait une face ;
« Ses membres disloqués n'occupaient plus leur place,
« C'est-à-dire, un moment ils s'y trouvaient remis ;
« Mais depuis mille années, sans pitié pour leurs cris,
« Des tenailles pinçaient, brisaient, pilaient ces membres
« Qui ne devaient jamais, JAMAIS tomber en cendres.
« Qu'était cela ? – Ma foi ! je ne sais vraiment pas ;
« Me disais-je, – lorsque je sortis d'embarras,
« À l'apparition subite d'une fille
« Jeune, et se tortillant ainsi qu'une chenille
« À l'entour du squelette ; – aussitôt ses beaux yeux,
« Seuls restes de sa tête, avec peu de cheveux,
« S'ouvrirent brusquement sur la machine osseuse,
« Et jetèrent d'un bond la flamme furieuse
« Que lancerait un flot d'eau-forte sur du feu ; –
« Vous m'avez, siffla-t-elle, amenée dans ce lieu,
« Oui, vous m'avez perdue ; pour m'avoir confessée,
« Vous avez dévoré ma naïve pensée.
« Ma mère me croyait sage et j'étais à vous,
« Et maintenant, ici, je marche à deux genoux,
« Quelquefois sur mon corps qui traîne misérable
« Avec un œil qui voit ma mère inconsolable.
« Souffre donc, souffrons bien, l'enfer le veut ainsi,
« Nous avons notre marque à son livre noirci.
« Tu me parlais d'amour, – et moi j'étais si bonne,
« Que je ne croyais pas au Diable en ta personne. –
« Le sifflement se lut, cessa d'articuler,
« Et les os d'homme noir s'entendirent craquer. –
« Pour en finir, je vis, pendue par ses mamelles,
« Une femme effrayante, – aux verdâtres prunelles,
« Au front plat, décrivant de funestes contours,
« Au teint couleur olive, – au cœur rempli de jours ;
« Dominant sur la salle où elle était pendue,
« Elle semblait vouloir manger de la chair crue.
« Des petits doigts d'enfant écrivaient sur son dos,
« Avec rage d'enfer conduisant des ciseaux :
« Le Plaisir m'a conçu, – toi, tu m'as mis au monde,
« Et après ? Dis ? Après ? – Que ta bouche réponde,
« À défaut de ton cœur si vide, si percé,
« Qui n'a jamais été qu'un cœur déguenillé ?
« Tu as dit : – Portez-le dans le berceau de pierre
« Où, demain au matin, il aura une mère :
« Infâme que tu es ! Depuis ce soir fatal
« Où tes valets dorés m'ont mis à l'hôpital,
« Où tu continuas ta vie dans la débauche,
« Où tu le pris à rire à droite, puis à gauche, –
« Ce fils dont tu ne sais trop ce que tu as fait,
« Si vite repoussé de ton riche buffet, –
« Il a tant blasphémé, juré contre nature,
« Qu'il est aussi venu, – qu'il est à la torture.
C'est moi qui suis ton fils, et qui suis condamné
« À tracer sur ton dos toute l'Éternité,
« Sur ta peau desséchée qui brûle décrépite :
« – Tu as damné ton fils, – mère, reste maudite. –
Là, mon rêve a cessé... Je m'éveille à l'instant...
Je suis enveloppé d'un long saisissement...
J'ouvre à peine les yeux… Je vois encore rire...
Cet homme qui m'a dit ce que je viens d'écrire.
Oh ! qui que vous soyez, gardez-vous de ce lieu,
Songez quelle souffrance – on n'y voit jamais Dieu !