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Vapeur première

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
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Vraiment on ne vit bien qu'à l'aspect d'une tombe, Là, le néant d'autrui nous entre dans le cœur ; Là, rien n'est racheté, malgré toute hécatombe, On ne peut plus qu'offrir ses larmes au malheur. Quand la bouche sourit à la pierre gravée D'être sous son corps froid on se sent le désir, Et si l'on veut passer encore une journée, C'est pour tâcher de mieux finir. Le malheur ! mot affreux qui désigne à la terre Que l'homme est ici-bas pour le porter au front Plus ou moins apparent, selon que Dieu le père Aux fautes d'une vie doit attacher l'affront. Et pourtant il y a de ces bien saintes âmes Qui adorent sans cesse et ne vivent jamais Qu’entachées d'un destin qui leur lance ses trames ; Dieu seul connaît donc leurs forfaits. Le malheur ne dit rien à ceux qui sont sous l'herbe ; Ils reposent en paix, gardés par un vouloir Qui donne à tous appui, au vieillard, à l'imberbe ; C'est la mort parmi eux qui est venue s'asseoir. Mais la vie qui regarde en se tordant et pleure, Mais la vie qui appelle en vain sur un tombeau ; Ouvrez-lui vite, hélas ! la terreuse demeure ; Place pour elle en ce berceau ! On essaie de trouver dans chaque fleur qui brille L'image de celui que l'on a tant aimé ; Le dard du moissonneur non plus que sa faucille Ne s'étend pour ravir les cheveux du noir pré. À travers les allées où l'on plante des roses Avez-vous respiré comme un parfum de mort ? C'est un vent qui se plaint, et donne douces poses Au cœur qui se croit le plus fort. Oui, n'est-ce pas ainsi ? l'on n'a plus de caprices ; On éprouve en tout soi, jusque profondément, Quelque chose d'amer, entouré de délices ; L'amertume est la vie, le miel est le néant. Pourquoi donc retourner à ce monde en délire ? Pourquoi ne pas rester au sol des bienheureux ? Nous voyons la tempête et montons au navire ; La folie dirige nos vœux. Aimez-vous ces tombeaux qui s'en vont aux nuages Tout blancs d'un fat orgueil, remplis d'un vain penser ? On y voit rarement les Très-Saintes images ; Pour monter jusqu'à Dieu, faut-il donc s'abaisser ? Le front doit être bas, mais que toujours notre âme Se fasse reconnaître à qui nous la créa ; De noble humilité faisons une oriflamme, Et le bon Dieu nous sourira. N’est-ce pas qu'en un coin couvert d'un peu de mousse, Sous quelques fleurs amies, cultivées par l'amour, Il fait bon reposer ? Là, violette pousse, C'est un cœur qui l'envoie de son dernier séjour. N'est-ce pas qu'on est bien pour recevoir à l'ombre Les larmes, en priant, de qui nous chérissait ? Et lorsque la douleur est d'abord morne et sombre, Le calme vient à qui pleurait. Prions ! prions encor ! – Ainsi dit Lamartine, Cet être fait pour vivre en un divin palais. – Oui, la sainte pensée de joie nous illumine, Oui, l'ardente prière a du matin le frais. – Prier, c'est adorer tout ce que la nature, Soumise à une main, peut nous montrer de beau ; Prier, c'est désirer avoir une âme pure Comme celui qui créa l'eau. Revendiquer sa part de la misère humaine Pour qu'elle charge moins qui en est accablé, – Cet acte monte au Ciel ; – n'est pas parole vaine De soulager son frère en lui donnant pitié. Dieu nous écoute encor quand l'oubli d'une faute, Qui ne vient pas de nous, se perd dans l'avenir ; Imitons sa bonté, sa sagesse très haute, Gardons du bien le souvenir. Nous croyons à la voix d'un ami qui s'épanche, Nous lui serrons la main ; et bravant le malheur, Nous nous faisons un Ciel, bleu comme la pervenche. Oui, dans certain instant, on a foi au bonheur. C'est encore prier que d'aimer qui nous aime ; Oh ! l'amour devrait seul être notre horizon, Cet amour pur et saint, l’amour que Dieu lui-même Fait sentir doux comme son nom. Nous croyons à l'élan d'un parti politique, Nous croyons à ses mots de progrès ou de paix, Et, décernant à tous la couronne civique, Leur conscience au cœur apporte des bienfaits. C'est prier que penser qu'il n'est chose dans l'homme Qui ne doive aviser qu'au bien de son pays ; C'est prier que vouloir l'indivisible somme De patriotes réunis. Quand une femme voue son existence entière À celui qui la prend et lui donne ses jours, L'un et l'autre ont dans l'âme une belle prière, Vous savez, ce mot vif, ce mot brûlant, TOUJOURS. Avec joie, Dieu regarde une heureuse alliance ; Mais il veut, pour bénir de sa divine main, Qu'on arrive tous deux à la seconde enfance, Comme on était au lendemain. Mouillé, battu des vents, l'oiseau sous la feuillée Cherche paisible abri contre les pluies du ciel ; Et pour son grand trésor, sa petite couvée, Il craint en grelottant ; – c'est un effroi mortel. Pourtant, il vit encore, et d'espoir l'oiseau chante ; Son chagrin dans la joie se fait entendre à Dieu, Il prie... – Aussi voilà que pour son épouvante, Le calme renaît en tout lieu. La jeune fille au cou de celle qui l'embrasse, De sa mère qui l'aime, et n'a d'autre transport Qu'en voyant son enfant ; – jeune fille qui passe, A reçu baiser tendre, elle défie le sort. Une mère ! une fille ! Ah ! ce sont des Archanges Qui parcourent la terre, et qui sur leur chemin Sèment langage pur que redisent les anges, Qui réjouit l'Être sans fin. Rien n'apporte un vrai mal, et n'accable en ce monde Comme un brusque départ, le départ d'un ami ; La tristesse, à longs flots se jette, nous inonde ; Profondément en nous quelque chose a frémi. – Croyons à un retour, et Providence bonne Gardera saintement notre ami dans ses bras ; Jamais, assure-t-on, elle n'entend personne Sans lui donner vie pour trépas. Mais nous sommes heureux lorsque sur notre bouche Une autre bouche appuie de caressants baisers ; Vierge du Ciel, c'est toi, de qui la main nous touche Et nous rend en amour ce qu'on t'offre en pensers. Dans ce moment, alors, notre cœur va se rendre, C'est ce néant de miel envoyé de là-haut ; Pour qu'on le goûte bien, ou pour le bien comprendre, Dieu, c'est ton âme qu'il nous faut. Vivons, aimons, prions ! – Et sans hypocrisie Qu'un baume, parfumé de pieuse ferveur, Coule sur nos pensées, comme de l'ambroisie, Que notre esprit s'éclaire avec cette liqueur. Le mensonge odieux, qu'il fuie notre parole, C'est un nuage noir ternissant un beau jour. Aimer et être vrai, – de tout cela console, En priant Dieu qui est l'amour.

Notes

Recueil: Vapeurs: ni vers, ni prose. Sous-titre: Ecrit dans un cimetière il y a déjà longtemps.

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