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Vapeur XIX - La fille du banc

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
«
Croyez-moi bien ! Oh ! je l'ai rencontrée Et mourante et parée Comme une étoile, le matin. Elle alla près d'un banc, et fut bientôt assise, Et je vis, sous ses yeux, des pommettes-cerise Si foncées en rougeur Que, foi de Dieu ! j'en eus frayeur. Son grand regard Se jeta sur mon âme, Il y mit feu et flamme, Il était si tendre au hasard ! Son haleine entourée de sa bouche haletante M'arrivait sur le cœur, – je la sentais brûlante.... – Ô cent fois belle enfant ! À mon tour, tu me fis mourant. Ses blonds cheveux Comme de l'or qui coule S'étend ou forme boule, Allaient au vent, fins et soyeux. Alors il me sembla respirer quelque chose De plus doux qu'un soupir d'une feuille de rose, Sa tête m'apportait Le parfum dont l'air s'enivrait. Sur le cou blanc De la pâle pauvrette, Cinq rangs de mignonnette S'agitaient gracieusement. Elle les regardait d'un œil qui voulait dire : « Je vous vois vivre, vous, – un souffle vous fait rire, » Et mes lèvres, à moi, C'est du marbre avec tout son froid. Elle aperçut Que je fixais son ombre, Elle en devint plus sombre, – Quel choc, hélas ! mon cœur reçut. Fallait-il me cacher, ou fuir d'un pas rapide ? Oh ! certainement non ! et mon être timide Hardiment se dressa, Et vers la jeune enfant marcha. Vous qui lisez Mes mots finis en rime, Vous eussiez fait ce crime, Cet écart, comme vous voudrez ; Car vous auriez pensé : « Toujours l'esprit travaille Pour perdre un faible corps, l'écraser de sa taille, » Barrons-lui le chemin Par un détour, ou gauche ou fin. Je fus privé D'abord d'une harangue ; Je n'avais plus de langue Et mon palais était glacé. Un flux de sang sautait dans ma tête, à ma gorge, Mon visage bouillait, comme au feu d'une forge, – Puis, je me trébuchai, Mais juste au banc, je m'appuyai. Alors j'eus l'air D'un homme qui arrive Malgré lui, sur la rive ; Battu, – trompé par un éclair. Rien que cet incident fit palpiter la belle, Sa bouche souffla mieux, – et plus d'une étincelle Allumèrent ses cils, Et vinrent arquer ses sourcils. Et aussitôt Que, – deux – nous nous touchâmes, Nous sentîmes nos âmes Arrêtées par un même saut. Ainsi déjà, pour nous, un frémissant silence Épanchait vivement sa plus pure éloquence, Et nous nous comprenions Sans nous fatiguer les poumons. Devinez qui Entama ce langage, Qui se noie, – tout en nage D'avoir voulu sauver son cri ? Ce fut la jeune fille, au front uni, superbe, Abrité, couronné par une molle gerbe ; Jouant, jouant encor, Sans nul épi et couleur d'or. « Monsieur... hélas Vous vous trompez peut-être... Je suis seule, et sans maître... Personne n'a guidé mes pas. J'ai voulu du soleil, de l'air, de la verdure, Pour ranimer en moi ce qui meurt, – la nature, » – Car la faux des moissons Va couper l'herbe, et mes talons. « C'est un oiseau Qui, je crois, là-bas, chante, Sous les feuilles, sa tente, Ou, n'est-ce que la voix de l'eau ? Eh bien ! monsieur, – pour moi, plus de bruit de fontaine, Plus de sons languissants d'une fauvette en peine ! Étoiles, et beau soir Je ne dois plus longtemps vous voir. « Près de quitter Les fleurs de mon parterre, Ma musique, – et ma mère, Pourquoi craindrais-je de parler, À vous qui êtes là, qui aussi êtes pâle, – Pourquoi ne pas songer au voyage sans malle, Au chemin qu'on parcourt Sans savoir s'il est long ou court. « Voyez un peu Toute la flétrissure Qui ternit ma figure En faisant à mes joues du feu. Regardez bien mes yeux..., ils rentrent dans ma tête, Et chacun de mes doigts est sec comme une arête ; Je n'ai plus que des os Et je marche en baissant le dos. « Dieu, dans son Ciel, Près de lui, me convie ; Il veut placer ma vie Sous d'autres rayons de Soleil. Il donnera ma main à celle de mon frère Qui est mort à vingt ans, en juin, l'année dernière, Précédé de ma sœur Dont ma mère a gardé le cœur. « Pardon ! pardon, Monsieur ! pour mes paroles ; « C'est la folle des folles, Si l'on m'entendait, dirait-on ; Mais j'ai compris d'abord, à votre vue subite, Que je pouvais parler à votre âme, de suite – Comme on mange un fruit mûr, Il nous fait bien, c'est presque sûr. Plaisirs perdus ! Je pinçais de la harpe, Mais la corde m'échappe Nonchalante, ne vibrant plus. Adieu mes jolis airs, qui mettaient tout en larmes, Car je pleurais, monsieur ; ils avaient tant de charmes, Ô mes airs, mes accords ! Plus de vous..., – léchant pour les morts. « J'avais planté De mes mains, – dans la mousse, Un oranger qui pousse, Que j'espérais donner l'été, Dans un an, jour pour jour, à ma mère qui m'aime. Je m'en réjouissais..., je le soigne moi-même, C'est mon petit enfant ; J'aurai vécu qu'il sera grand. « Vous pleurez, vous ! Sans m'avoir jamais vue, De nous, ici, connue Aujourd'hui, – ce moment m'est doux. Ne me méprisez pas, car bientôt je succombe ; On doit permettre au moins à celle, dont la tombe Se prépare à s'ouvrir, De goûter un peu de plaisir. « Mais, je l'entends, Ce sourd bruit qui résonne, Qui n'épargne personne, Le cercueil, ses clous, – et je sens L'odeur de l'encensoir qu'on emplit et qui fume, Et je vois les bougies dont la mèche s'allume, Le drap blanc, et la croix Et les chantres à grosse voix. « Dans une tour Où la cloche s'ébranle, Les sonneurs, tous en branle, Agiteront mon dernier jour, Et puis l'on oubliera que, par Dieu, je fus droite, Lorsqu'on m'aura couchée dans cette chambre étroite, Ce carré long et noir Où l'on a ni matin, ni soir. Ô Jésus bon ! Ô grande sainte Vierge ! À peine ai-je eu le cierge De première communion, Qu'il faut mourir, mon Dieu... Mourir ! laisser la vie ! Est-ce donc vrai, monsieur...? – Ah ! ma gorge le crie... Elle se rétrécit... Oh !., oh !... j’étouffe… oh ! Jésus-Christ...! – Elle tombait Sur moi, dont le délire Ne trouva rien à dire Lorsque sa mère, à nous venait... – La mère, échevelée d'une façon étrange, Semblait être un démon qui vient saisir un ange ; Elle avait dans les yeux L'inquiétude et tous ses feux. L'ange en mes bras, – Il advint par son diable Une scène incroyable Que je ne raconterai pas. – Oh ! je les secourus ; je leur servis d'escorte, L'une était presque folle, et l'autre presque morte, – Et quand je les quittai, Je ne sais pas où je passai. Croyez-moi bien ; Je les ai rencontrées Trois mois après, portées Dans une boîte de sapin. On allait les glisser sous un peu de charmille Où reposaient déjà les os de leur famille. – Pour eux, Vie se montra ; La Mort bondit, et l'étrangla.

Notes

Recueil: Vapeurs: ni vers, ni prose.

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