«
Croyez-moi bien !
Oh ! je l'ai rencontrée
Et mourante et parée
Comme une étoile, le matin.
Elle alla près d'un banc, et fut bientôt assise,
Et je vis, sous ses yeux, des pommettes-cerise
Si foncées en rougeur
Que, foi de Dieu ! j'en eus frayeur.
Son grand regard
Se jeta sur mon âme,
Il y mit feu et flamme,
Il était si tendre au hasard !
Son haleine entourée de sa bouche haletante
M'arrivait sur le cœur, – je la sentais brûlante.... –
Ô cent fois belle enfant !
À mon tour, tu me fis mourant.
Ses blonds cheveux
Comme de l'or qui coule
S'étend ou forme boule,
Allaient au vent, fins et soyeux.
Alors il me sembla respirer quelque chose
De plus doux qu'un soupir d'une feuille de rose,
Sa tête m'apportait
Le parfum dont l'air s'enivrait.
Sur le cou blanc
De la pâle pauvrette,
Cinq rangs de mignonnette
S'agitaient gracieusement.
Elle les regardait d'un œil qui voulait dire :
« Je vous vois vivre, vous, – un souffle vous fait rire, »
Et mes lèvres, à moi,
C'est du marbre avec tout son froid.
Elle aperçut
Que je fixais son ombre,
Elle en devint plus sombre, –
Quel choc, hélas ! mon cœur reçut.
Fallait-il me cacher, ou fuir d'un pas rapide ?
Oh ! certainement non ! et mon être timide
Hardiment se dressa,
Et vers la jeune enfant marcha.
Vous qui lisez
Mes mots finis en rime,
Vous eussiez fait ce crime,
Cet écart, comme vous voudrez ;
Car vous auriez pensé : « Toujours l'esprit travaille
Pour perdre un faible corps, l'écraser de sa taille, »
Barrons-lui le chemin
Par un détour, ou gauche ou fin.
Je fus privé
D'abord d'une harangue ;
Je n'avais plus de langue
Et mon palais était glacé.
Un flux de sang sautait dans ma tête, à ma gorge,
Mon visage bouillait, comme au feu d'une forge, –
Puis, je me trébuchai,
Mais juste au banc, je m'appuyai.
Alors j'eus l'air
D'un homme qui arrive
Malgré lui, sur la rive ;
Battu, – trompé par un éclair.
Rien que cet incident fit palpiter la belle,
Sa bouche souffla mieux, – et plus d'une étincelle
Allumèrent ses cils,
Et vinrent arquer ses sourcils.
Et aussitôt
Que, – deux – nous nous touchâmes,
Nous sentîmes nos âmes
Arrêtées par un même saut.
Ainsi déjà, pour nous, un frémissant silence
Épanchait vivement sa plus pure éloquence,
Et nous nous comprenions
Sans nous fatiguer les poumons.
Devinez qui
Entama ce langage,
Qui se noie, – tout en nage
D'avoir voulu sauver son cri ?
Ce fut la jeune fille, au front uni, superbe,
Abrité, couronné par une molle gerbe ;
Jouant, jouant encor,
Sans nul épi et couleur d'or.
« Monsieur... hélas
Vous vous trompez peut-être...
Je suis seule, et sans maître...
Personne n'a guidé mes pas.
J'ai voulu du soleil, de l'air, de la verdure,
Pour ranimer en moi ce qui meurt, – la nature, » –
Car la faux des moissons
Va couper l'herbe, et mes talons.
« C'est un oiseau
Qui, je crois, là-bas, chante,
Sous les feuilles, sa tente,
Ou, n'est-ce que la voix de l'eau ?
Eh bien ! monsieur, – pour moi, plus de bruit de fontaine,
Plus de sons languissants d'une fauvette en peine !
Étoiles, et beau soir
Je ne dois plus longtemps vous voir.
« Près de quitter
Les fleurs de mon parterre,
Ma musique, – et ma mère,
Pourquoi craindrais-je de parler,
À vous qui êtes là, qui aussi êtes pâle, –
Pourquoi ne pas songer au voyage sans malle,
Au chemin qu'on parcourt
Sans savoir s'il est long ou court.
« Voyez un peu
Toute la flétrissure
Qui ternit ma figure
En faisant à mes joues du feu.
Regardez bien mes yeux..., ils rentrent dans ma tête,
Et chacun de mes doigts est sec comme une arête ;
Je n'ai plus que des os
Et je marche en baissant le dos.
« Dieu, dans son Ciel,
Près de lui, me convie ;
Il veut placer ma vie
Sous d'autres rayons de Soleil.
Il donnera ma main à celle de mon frère
Qui est mort à vingt ans, en juin, l'année dernière,
Précédé de ma sœur
Dont ma mère a gardé le cœur.
« Pardon ! pardon,
Monsieur ! pour mes paroles ;
« C'est la folle des folles,
Si l'on m'entendait, dirait-on ;
Mais j'ai compris d'abord, à votre vue subite,
Que je pouvais parler à votre âme, de suite –
Comme on mange un fruit mûr,
Il nous fait bien, c'est presque sûr.
Plaisirs perdus !
Je pinçais de la harpe,
Mais la corde m'échappe
Nonchalante, ne vibrant plus.
Adieu mes jolis airs, qui mettaient tout en larmes,
Car je pleurais, monsieur ; ils avaient tant de charmes,
Ô mes airs, mes accords !
Plus de vous..., – léchant pour les morts.
« J'avais planté
De mes mains, – dans la mousse,
Un oranger qui pousse,
Que j'espérais donner l'été,
Dans un an, jour pour jour, à ma mère qui m'aime.
Je m'en réjouissais..., je le soigne moi-même,
C'est mon petit enfant ;
J'aurai vécu qu'il sera grand.
« Vous pleurez, vous !
Sans m'avoir jamais vue,
De nous, ici, connue
Aujourd'hui, – ce moment m'est doux.
Ne me méprisez pas, car bientôt je succombe ;
On doit permettre au moins à celle, dont la tombe
Se prépare à s'ouvrir,
De goûter un peu de plaisir.
« Mais, je l'entends,
Ce sourd bruit qui résonne,
Qui n'épargne personne,
Le cercueil, ses clous, – et je sens
L'odeur de l'encensoir qu'on emplit et qui fume,
Et je vois les bougies dont la mèche s'allume,
Le drap blanc, et la croix
Et les chantres à grosse voix.
« Dans une tour
Où la cloche s'ébranle,
Les sonneurs, tous en branle,
Agiteront mon dernier jour,
Et puis l'on oubliera que, par Dieu, je fus droite,
Lorsqu'on m'aura couchée dans cette chambre étroite,
Ce carré long et noir
Où l'on a ni matin, ni soir.
Ô Jésus bon !
Ô grande sainte Vierge !
À peine ai-je eu le cierge
De première communion,
Qu'il faut mourir, mon Dieu... Mourir ! laisser la vie !
Est-ce donc vrai, monsieur...? – Ah ! ma gorge le crie...
Elle se rétrécit...
Oh !., oh !... j’étouffe… oh ! Jésus-Christ...!
– Elle tombait
Sur moi, dont le délire
Ne trouva rien à dire
Lorsque sa mère, à nous venait... –
La mère, échevelée d'une façon étrange,
Semblait être un démon qui vient saisir un ange ;
Elle avait dans les yeux
L'inquiétude et tous ses feux.
L'ange en mes bras, –
Il advint par son diable
Une scène incroyable
Que je ne raconterai pas. –
Oh ! je les secourus ; je leur servis d'escorte,
L'une était presque folle, et l'autre presque morte, –
Et quand je les quittai,
Je ne sais pas où je passai.
Croyez-moi bien ;
Je les ai rencontrées
Trois mois après, portées
Dans une boîte de sapin.
On allait les glisser sous un peu de charmille
Où reposaient déjà les os de leur famille.
– Pour eux, Vie se montra ;
La Mort bondit, et l'étrangla.