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Vapeur XXIV - Mon violon

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
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Ami, je t'aime ! – Oh oui ! – Oh bien ! – Oh pour toujours Toi dont les membres sont posés dans du velours, Etalant leur vernis si beau, si magnifique, Qu'il semble que je vois un mirage d'Afrique, Eblouissant mes yeux et captivant mes sens, De l'admiration devant avoir l'encens. – Que ta volute est belle ! – Et que ta touche noire Est bien aussi polie que dedans un ciboire. – Ton manche gracieux, superbement veiné, Paraît être un pli d'eau qui sous le vent est né. Et puis ton chevalet observant des distances Aussi justes que poids qui pèse en des balances, Vis-à-vis ton silet qui, avec lui d'accord, Lui laisse le milieu et reste sur le bord. Derrière ce dernier, tes chevilles d'ébène Préparent noblement des sons la vaste arène Où lutte le dièse et bécarre et bémol, Depuis le mi d'en haut, jusque d'en bas le sol. – Je m'extasie devant tes éclisses bombées. Devant tes deux ouïes qui sont si bien percées ; Et devant ta tirette – et devant ton bouton Si bien fait pour son trou, si bien tourné, si rond : Et encore devant ta table d'harmonie Couverte de ces mots qui nourrissent la vie ; Devant toi conservé si bien dessous, dessus, Je m'écrie tout muet : beau Stradivarius ! Bel instrument donné par bonté de mon père, Je le néglige un peu, – mais ne sois pas sévère, Va, je te reprendrai bientôt avec vigueur, Mais, par malheur pour moi, ce n'est pas ton bonheur De vibrer sous mes doigts, de caresser le vide, D'élancer tes soupirs dont mon âme est avide ; Pour toi, je suis petit, atome, mirmidon, Je suis comme une balle au cou d'un gros canon. Indigne de ta voix, indigne de ta vue, Quand je saisis ton corps, hélas ! je sens qu'il sue. De pitié pour mon bras, de pitié pour mes doigts, Ton langage est du ciel, – le mien s'entend au bois, Celui que je lui prête et qui presque est sauvage ; – Te laisser pour jamais serait peut-être sage, Je veux dire que rien n'est pur, ni positif, Ni stable et continu comme le teint d'un if. Pourtant, né Bourguignon, je suis enfant de Beaune Du pays où l'on a les oreilles d'une aune ; Pourtant j'ai écouté le bon maître Jorot, Et plus tard j'ai osé jouer devant Baillot. Sous les soins de Baillot, de Baillot le sublime ! Oh ! mon Dieu, j'étais fou, pardonnez-moi mon crime Comme il le pardonna, avec ses yeux si doux, Ô bon monsieur Baillot ! quand nous reverrons nous ? Ce n'est pas toutefois que mon oreille usée S'engraisse de douleurs, d'oreille déchirée ; On m'a dit quelque jour que je faisais plaisir, Mais je crois bien qu'on a voulu rire à loisir ; Quand on me flatte ainsi, croyant me satisfaire, On me donne un soufflet qui me force à me taire. Je sais ce que je puis, peu de chose vraiment ; Me défier de moi, voilà mon seul talent. N'allez pas supposer que je me sens l'envie, De gonfler un orgueil sous une modestie, De dire : – Applaudissez, et moi je sifflerai ; Recousez le manteau que je déchirerai ; Replâtrez-moi mes joues qu'à bon plaisir je creuse, Pour que ma peau n'en soit que plus fine et soyeuse. Crêpez bien mes cheveux que je veux défriser, Que j'arrache un moment pour les mieux replanter : Non, non ; la vérité, ce sera la bannière Que portera mon cœur pendant sa vie entière. Croyez à mon serment ; si parfois j'ai menti, C'est que l'honneur lui-même acceptait le défi. Mais, mon cher violon, mon âme avec ton âme Que je n'oublie pas plus que celle d'une femme, Ces deux voix ont pleuré des chagrins, des douceurs, Et fait souvent du miel en broyant des douleurs Elles se sont unies, comprises, épanchées, Ainsi que deux statues dans un seul bloc taillées ; Mes souvenirs d'enfant, mes joies et leur reflet, Tout cela vit encor sous les crins d'un archet. Souvent je reconnais dans un son une feuille, Une branche, une fleur du joli chèvrefeuille Sous lequel mon bon père, assis matin et soir, Lisait, prenait de l'air, regardait sans y voir En songeant vaguement au bonheur de sa fille, À celui de son fils, ses pensées, sa famille. – Venez, répétait-il quand nous étions enfants, Pendez-vous à mes bras, mes petits moutons blancs. Une note pour moi c'est souvent la rivière Où je jetais ma ligne en pêcheur de misère, Ne retirant de l'eau qu'un malheureux goujon Que le hasard mettait après mon hameçon. Dans un accent bémol, j'aperçois la prairie Où mon jeune âge allait cueillir la rêverie. Dans un dièse plein je me sens au soleil, (La lumière de Dieu qui dore le réveil, ) Lorsque je descendais, tout chaud, de ma couchette Pour courir dans les bois me faire une chambrette. Dans un ton naturel je vois de l'eau couler Sur le sable, à travers l'herbe, sans murmurer. Enfin, mon violon, quand doublement tu chantes À remplir, à combler les plus légères fentes De tes accords nourris, si purs, si gracieux, Que vraiment quelquefois j'en devins amoureux, – Il m'apparaît alors mille oiseaux de passage Jouant sur les roseaux et mirant leur plumage Avec doux frôlement, avec tendres chansons Caressant les échos, parfumant les buissons. Quand ton harmonica donne à l'air de ses perles Qui approchent des sons que l'on apprend aux merles ; Quand l'inspiration éclate dans tout toi, Quand, pour te savourer, mon être se tient coi ; Lorsque, pétrifié, je laisse ouvrir ma bouche Qui ne remuerait pas, piquée par une mouche ; – Je brûle, je frissonne, et quand je peux, je dis : Mon bon père m'a fait cadeau d'un paradis. – Mais tous ces souvenirs que j'écris à cette heure, Si je les ai créés, je veux bien que je meure ; Ce serait railler trop. Quelqu'un me les donna ; Ils sont presque perdus, car Baillot n'est plus là ; Baillot qui voulut bien me donner cette fête D'essayer mon ami des pieds jusqu'à la tête. Beau Stradivarius, si j'ai besoin de pain Pour le jour, pour la veille, ou pour le lendemain, Je me réserverai, s'il faut jamais te vendre, Ton corps pour m'enterrer, tes cordes pour me pendre.

Notes

Recueil: Vapeurs: ni vers, ni prose.

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