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Vapeur XXIII - Oh ! que le soir est beau

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
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Oh ! que le soir est beau, lorsque la voute immense Couvre de ses parfums celle ou celui qui pense ; Lorsque tout un côté du Ciel jette du feu, Quand du jour qui luisait, il n'en reste qu'un peu, Quand le Soleil répand sa couleur jaune-orange, Quand pour nous caresser un petit vent s'arrange, Quand le roseau du lac ne veut que s'amuser Avec l'eau qui s'endort et qu'il va becqueter ; Quand la mousse du roc appelle la rosée Pour rafraîchir un peu sa face calcinée, Quand l'oiseau vient s'abattre et pousser un soupir, Quand l'Angélus nous dit que l'homme va mourir De la mort du sommeil qui embaume ses plaies Quand le jour corps et cœurs sont traînés sur des claies, Et que Dieu prend pitié du malheureux souffrant Et lui sèche ses pleurs, de sa voix le berçant. Oh ! que le soir est beau, quand de loin la clochette Apporte un tintement qui joue à la Cachette De vallée en vallée sous le cou des moutons Qui las d'herbe et de jour, regagnent les maisons Se frottant, se battant, culbutant pêle-mêle Sur le petit agneau qui tétait, et qui bêle Du choc, du contre-coup, du mal qu'on lui a fait Maudissant bien les jeux qui lui ôtent son lait. Oh ! que le soir est beau, lorsque dans la verdure Il y a de ces feux qu'allume la nature, Espérance de nuit qui brille à notre cœur Et vient en l'éclairant éteindre son malheur, L'adoucir, le baiser de sa langue de flamme Et relever les plis qui écrasent notre âme ; – Étincelle du Ciel qui dit en se mourant : « Vous n'espérez donc plus ? Vous êtes un enfant ; Si je meurs aussitôt que je suis à la vie, Aussitôt je renais parmi l'herbe fleurie Dans des buissons verdis, dans les champs, dans les bois, Croyez en Dieu, en vous – mon feu, c'est une voix. » Oh ! que le soir est beau quand sa vague lumière Donne à tout ce qui passe une forme étrangère ; Quand l'homme trace une ombre allant à l'infini ; Quand le plus beau visage a l'air d'être terni ; Quand le monde s'en va descendre dans sa tombe Pour attendre le jour où sans cesse il succombe ; Quand ce monde se cache, enveloppant son corps Sur qui la foi trompée déchaîne ses recors, Qui ne trouvent jamais qu'un épais barbouillage De vertus emmêlées qui lui barrent passage. Oh ! oui, le soir est beau, quand la lune en grand rond Se détache si bien de son large plafond. Et lance tous ses traits dans un miroir qui coule Ainsi qu'un écu neuf qui dans une main roule, – Sans qu'il quitte la main, sans qu'elle suive l'eau Presque fixe étalant son magique réseau, Voile si blanc, si pur, qui va dans les églises Réjouir les tableaux et argenter les frises. Oh ! que le soir est beau, lorsque sur un rocher On voit bien près du Ciel une feuille voler, Une feuille isolée qui remplie de mystère, Entraînée par le vent n'a plus ni sœur ni mère, Qui tourne, se remue, bruit étrangement, Et roulée sur la pierre a son mugissement, – Plainte d'un malheureux que souvent on élève Pour que sa liberté perde toute sa sève. Oh ! que le soir est beau, lorsque vers l'horizon Il se trouve un nuage en forme de ballon Qui s'enfle, se grossit, s'étend et se colore, Nous apportant sa voix et grondeuse et sonore Qui effraie les enfants, parle aux infortunés Qui ont foi dans les cris par les cieux envoyés, Ils croient tranquillement à leur bonne venue Pour dévorer le bec, le long cou de la grue Qu'on appelle malheur et qui fouille nos flancs Jusqu'à ce qu'il n'y ait presque plus rien dedans. Oh ! que le soir est beau, le soir d'une journée Que par un chaud été, le soleil a fanée. Oh ! que le soir est beau quand son souffle d'amour Quand sa brise aux cent fleurs vient à la mort du jour, Et que sur notre bras, un autre bras de femme Prend et presse les plis et replis de notre âme Pour n'en bien retirer qu'un silence brûlant Qui nous parcourt en vie et nous laisse mourant. Lorsque des yeux sont beaux et qu'ils sont face à face, S'épuisant du regard sans bouger de leur place, Quand l'haleine d'un homme arrose de son feu Les lèvres de son Coeur, la bouche de son Dieu ; Quand tout cela se passe au Soleil qui se cache, Quand tout est dit et fait sans que nul ne le sache, Qu’il n’y a qu’un témoin, – le bon père éternel Qui prête son boudoir – son herbe et son beau Ciel ; Oh ! le soir est superbe et sa joie nous inonde. Le Soir est un baiser du Jour donné au monde.

Notes

Recueil: Vapeurs: ni vers, ni prose.

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