«
Voilà l’heure qu’il est :
Minuit parle à l'horloge, il lui dit douze mots ;
Le Silence se lève et marche sans sabots ;
Il est sorti du lit que lui fait la Journée
Et vient trouver la Nuit pour passer la veillée.
Il est seul et il dit :
J'ai du pain, j'ai du vin, j'ai un lit, une plume
Qui trace mes pensées, – un bon feu qu'on allume ;
On me sert en argent, porcelaine et cristal
Et l'on a toujours peur que je me trouve mal :
Les mets me sont choisis avec délicatesse
Sur du linge bien blanc d'une grande finesse ;
Quand je mange, valet ici, valet là-bas,
Ils viendraient volontiers pour me lever les bras.
Mes chaises, mes fauteuils, mes meubles en érable
Font un appartement que l'on dit admirable.
Mes heures enfermées dans l'albâtre ou l'airain,
Puis un tableau qui sonne imitant le lointain
(L'église de village avec son presbytère)
Me rappellent, hélas ! que je suis sur la terre ;
Que chaque petit coup de leurs petits marteaux
Les sortant une à une, – est un coup, de ciseaux
À grande gueule ouverte, à mâchoires garnies
Montrant leurs dents par quarts, ensuite par demies ; –
Le Temps est un tailleur faisant toujours un trou,
Il déchire sans cesse et jamais ne recoud. –
Je foule des tapis en superbes fourrures,
Il y a un peu d'or sur toutes mes serrures ;
Mes portes en s'ouvrant ne font pas plus de bruit
Qu'un char qui roulerait sur du coton la nuit
Des étoffes de soie pendent à mes croisées,
Dans leurs plis ondoyants des palmes sont brochées,
Draperies (feuille-verte), et patères d'argent,
On mettait des rubis à chaque bout de gland ;
Je m'y suis opposé, j'étais fort en colère
Et j'en envoyai un, à mille et une mère.
J'ai aussi des tableaux, gravures et dessins,
Et pour la femme aimée de gracieux coussins
Où son regard se ferme, où sa tête se berce
En caressant les fleurs d'une toile de Perse.
Tout est peinture à fresque, aux murs et aux plafonds,
Attributs de musique, et chasses, et blasons ;
Je me vois entouré de science héraldique
Comme un bon gros marchand de noblesse, en boutique,
Avec cuissards, pourpoints, heaumes et corselets,
Hauberts et justaucorps, lances et gantelets,
Dagues, cimiers, brassards, rapières, espingoles,
Cuirasses, boucliers, – la Guerre et ses étoles.
J'ai des tables choisies, en marbre vert-de-mer,
Massives, d'un seul bloc, et sans griffes de fer.
Bronzes, écrans, flacons, parfums de toute espèce
Sont là pour mes beaux yeux et flattent ma paresse.
Quand la nuit est venue, j'ai mes soleils du soir
Qui ne laissent chez moi pas un petit coin noir ;
Ils jettent leurs rayons sur les glaces de frêne
De mes parquets unis comme un cou de sirène.
J'ai de grandes croisées ouvrant sur un jardin
Qui m'apporte l'odeur du citron, du jasmin.
Un peu de tout y est. – Églantines, Pensées,
Grenades, Tournesols, Oranges, Giroflées,
Thym, Pavots, Gélamen, Passe-Velours, Muguet,
Tulipe, Renoncule, Amarante, Genet,
Marjolaine, Immortelle, Aubépine, Jonquille,
Pyramidale, Lis, Tubéreuse, Vanille,
Romarin, Chèvrefeuille, Œillets, Myrtes, Lilas,
Primevère, Thlaspi, Lavande, Seringas ;
Belle-de-nuit, Barbeau, Capucine, Clochettes,
Marguerite, Anémone, Ananas, Violettes,
Croix-de-Jérusalem, Rizoa, Baume, Iris,
Pervenche, Dahlias, Sensitive, Soucis,
Réséda, Basilics, Damasonie, Réglisse,
Ne-m'oublie-pas, Roses, Myrtoïde, Narcisse,
Brome, Gazon d'Espagne, Améli, Boutons d'or,
Trichète, Narcissus, et enfin Tricolor.
Il est dans ce jardin quelque chose qui chante
En jouant tout autour de l'Herbe son amante, –
C'est un ruisseau bien pur, écaillé de cailloux
Qui semblent demander : « Monsieur où allez-vous ? »
Lui ne leur répond pas, les gronde sur sa route
D'être si curieux, et leur laisse le doute. –
Quand le Soleil descend de son lit de rochers,
Qu'il éclaire d'abord la pointe des clochers,
Qu'il montre sa ligure à celle des Montagnes,
Que sa tête salue ses femmes, les Campagnes,
De ces mots : « Levez-vous, – brillez, – je le permets, »
Qu'il leur donne son jour, pour qu'on voie leurs corsets,
Parure sans apprêts, blanche, bleue, verte, rose,
Capable d'émouvoir l'esprit le plus morose ; –
Quand le soleil éclate en tout lieu, sur tout point
Distribuant son or, selon qu'il est besoin, –
Quand Dieu le met au monde, et dirige sa course
Déliant, pour chacun, les cordons de sa bourse ; –
Je suis un des premiers à qui il dit bonjour ;
Aussi, – d'un bond d'éclair, – je me lève à mon tour ;
Je m'élance à genoux, je regorge de vie,
Mon âme, c'est du feu, – je joins mes mains, je prie !
Après cette prière : –
Ô mon Dieu, aime-moi !
Ton soleil du matin me brûle de ta foi ! –
Je remue comme un fou, je cours et je m'habille
Pour aller me mouiller sur la rosée qui brille.
Quand je n'ai plus qu'à prendre et mettre mon chapeau,
Quand muni d'un bâton qui aide à passer l'eau
Ou à ne pas glisser en marchant sur la pierre,
Ou qu'on use sans but en rayant la poussière ; –
Quand enfin je me dis : – Allons, bon ! me voilà,
Je suis prêt à sortir : – On me crie : « Halte-là ! »
Oui ! quand parfois, j'oublie que je ne suis pas libre,
Sur moi, fusils, canons, dirigent leur calibre ;
Oh ! s'ils devaient partir, j'irais bien jusqu'à eux, –
Mais j'aurais leur bourrade, et pas un de leurs feux ;
Il leur est ordonné de me garder à vue.
On m'ôte, à moi, cet air qu'on trouve dans la rue,
Cet air dont je voudrais arroser mes poumons,
Cet air qui ne va pas visiter les prisons,
Cet air qui nous rend frais et teint notre visage
Du mot de : Liberté ! au lieu de celui : Rage !
Voilà, voilà mon sort, – enfermé pour toujours !
Je vois des fleurs, – c'est vrai, – du soleil ; mais des tours
Qui sont là se dressant, droites et impassibles
Et me font sans bouger des grimaces horribles,
Avec soldats, verrous, des clefs, des ponts-levis.
De ce palais le diable a tracé le devis.
Je me frappe à mourir sur ce lambris superbe
Qui ne vaut pas, dehors, le plus petit brin d'herbe.
Les oiseaux ont frayeur du géant crénelé,
Ils n'osent pas venir à l'eau dont j'ai parlé ;
Leurs chansons se perdraient dans ces hautes murailles
Elevées pour des mots de mort ou de batailles ;
Grande tombe de roc, garnie de fer, de bois,
D'où Dieu seul, de sortir, signifie les exploits.
N'est-ce pas que c'est beau, ce qui orne mes chambres ?
Des glaces, des bougies, – des hommes d'antichambres,
Esclaves d'un moment, – libres quand ils diront :
L'ennui nous tient ; payez ! – Et puis ils s'en iront. –
À leur loisir, ils sont collés à une chaise,
Un peu loin de mon corps qui grille en la fournaise
Où lorsque l'on y vient pour retarder mon glas
On ne répond jamais : – Monsieur, il n'y est pas.
Me coucher à présent ? Pourquoi donc ?
Pourquoi faire ?
Je peux ici me mordre et me tordre par terre.
Au jour il n'est plus seul ; – Il invoquait la Mort.
La Mort a répondu oui et non : car il dort.
- - -
PÈRE ET MÈRE.
- - -
MÈRE.
Mon ami, mon ami !
PÈRE.
Qui va là ? Qui m'appelle ?
MÈRE.
C'est moi.
PÈRE.
Qui, toi ?
MÈRE.
Tu sais... Augustine-Isabelle.
PÈRE.
Déjà levée, bien chère !
MÈRE.
Oui, je t'ai réveillé.
PÈRE.
Un doux réveil vaut mieux qu'un sommeil agité.
MÈRE.
À quoi rêvais-tu, dis ?
PÈRE.
Oh ! j'étais à la fête.
MÈRE.
Un bon sommeil ! Tant mieux !
PÈRE.
Je n'avais plus de tête.
MÈRE.
Comment ?
PÈRE.
J'étais rogné, et je marchais pourtant,
Mon corps allait derrière et ma tête devant.
MÈRE.
Tais-toi ! oh ! tais-toi donc !
PÈRE.
Laisse-moi tout te dire.
MÈRE.
Tu veux perdre un matin.
PÈRE.
Je veux te faire rire.
MÈRE.
Ami, non, je t'en prie ! Tu es fou !
PÈRE.
À peu près.
Écoute. Cette nuit j'aperçus un abcès
Énorme, gonflé, noir, chargeant une figure
Qui jetait de côté sa brune chevelure.
Je m'avance. Et alors, je reconnais mon front,
Mes oreilles, mes yeux, ma bouche, mon menton.
Aussitôt, je portai mes deux mains à ma nuque,
Il n'y avait plus place à mettre une perruque.
Je regarde l'abcès qui crève en frémissant,
Pense qui en sortit ? Devine ?
MÈRE.
Notre enfant.
PÈRE.
Oui. Tu as deviné, – notre enfant. – Où est-il ?
MÈRE.
Il est dans sa couchette.
PÈRE.
Ange-amour ! dormait-il
Lorsque tu l'as quitté, Isabelle adorée !
T'a-t-il parlé de moi hier dans la journée ?
A-t-il eu pour nous deux ce langage enfantin
Qui marque son esprit du cachet le plus fin ;
Est-il bien gai, heureux, avant qu'ici il entre ?
Est-il bien triste aussi, lorsque sans moi il rentre ?
Allons, raconte-moi les élans de son cœur.
MÈRE.
Il m'a dit en pleurant : « Papa est donc voleur
Puisqu'il est en prison, jamais en promenade,
S'il ne va pas dehors, il en sera malade ;
Papa est donc voleur ? »
PÈRE.
Et qu'as-tu répondu ?
MÈRE.
Ce qui est, mon ami.
PÈRE.
S'il ne l'avait pas cru !
Ce serait, pour mes jours, la plus vive blessure,
J'aimerais mieux du Fer, – l'horrible flétrissure,
Mes membres en morceaux, mon corps brisé, roué,
Être couvert de boue, et même être fouetté ;
La honte, la douleur, les sanglots, l'infamie !
MÈRE.
Du calme ! Il a compris ! Mon Dieu ! Je t'en supplie !
PÈRE.
Je me reposerai, quand je serai certain
Qu'il croit la vérité. Amène-le demain,
Oh ! ne viens pas sans lui !
MÈRE.
Si cela est possible.
PÈRE.
Il le faut ! il le faut ! Mon état est terrible !...
Qu'il cesse dès demain.
MÈRE.
Demain n'est pas leur jour.
PÈRE.
Belle comme tu es, eh bien ! fais-leur ta cour.
Pourront-ils résister ? Mais, un monstre effroyable
S'il savait jusqu'au fond la pensée qui m'accable,
N'avalât-il que chair, ne bût-il que du sang,
Carnivore affamé, ses entrailles râlant
Se tairaient pour conduire et l'enfant et sa mère
Auprès de leur ami, d'un époux et d'un père.
Ceux qui veillent sur moi, sont des hommes, – ainsi...
MÈRE.
Tu nous reverras deux, lui et moi, – oui ! oh ! oui !
PÈRE.
Je me sens bien, alors que ta voix caressante
Embaumée de l'espoir, de passion mourante
Épanche, en tout mon cœur, des flocons doux et purs,
Elle me rend la vie, – elle abat ces grands murs
Qui ne paraissent plus à mes yeux, que de voiles
Enflées pour m'emporter sur mer, sous les étoiles.
Tu sais qu'ILS ont permis, à nous très hautes gens,
De domaines en or, de fortune puissants, –
Qu'ils ont voulu pour nous, exception à règle,
Pour nous qui ne mangeons jamais du pain de seigle,
Tu sais qu'ils ont voulu qu'un luxe oriental
Vînt adoucir du moins leur arrêt si fatal ;
Tu sais qu'ils ont permis que ma prison fût belle,
Qu'on mît un bonnet jeune à une femme vieille ; –
Eh bien ! je remercie à leur bonne action
Qui m'a fait dépenser un demi-million.
J'habite grâce à eux en un château de prince
Délaissant son palais pour l'air de la province.
Et puis, quand tu es là, je suis en liberté,
Car tout ce qui me lie, me semble garrotté.
MÈRE.
Cher aimé de mon âme à qui ta quiétude
Apporte le sourire et la béatitude,
Faut-il donc que tu sois enfermé pour toujours ?
PÈRE.
Oui. Mais qui me protège ? oh ! de saintes amours,
Approche-toi de moi, donne-moi ta main blanche...
MÈRE.
Je veux venir ici demeurer.
PÈRE.
Es-tu franche ?
MÈRE.
Tu te moques, mais Dieu juste, te punira.
Ta volonté de fer, – Dieu bon la brisera.
PÈRE.
Tu es belle vraiment !
MÈRE.
Tu te ris de mes larmes,
Je n'ai pu, jusqu'alors, toucher, briser tes armes ;
La liberté, sans toi, c'est l'esclavage amer,
C'est, hélas ! être seule au milieu d'un désert.
Je ne t'écoute plus.
PÈRE,
Et notre fils ?
MÈRE.
Qu'importe ?
On n'empêchera pas qu'il s'amuse à la porte.
PÈRE.
Mais, Eux permettront-ils ?
MÈRE.
Oui, quand je leur crierai
Qu'il faut qu'on m'emprisonne ou bien que je mourrai. –
Je ne te quitte plus. Je m'attache à ton être
Autant que ces barreaux qui gardent ta fenêtre ;
Je veux à chaque instant te voir, le jour, la nuit,
Ne dormir qu'au réveil, de toi, de mon Petit
Ou de notre Ange-Amour, ainsi que tu l'appelles ;
Dans ton sommeil, nous deux, je veux que tu nous mêles ;
Je veux être vers toi pour recueillir soudain
La parole brûlante échappée de ton sein.
Je ne te quitte plus. Va, tu auras beau faire,
Il faut que Lui, Toi, Moi, – ici, on nous enterre ;
On mettra noire fils couché entre nous deux,
Et mon front sur ton front, et mes yeux sur tes yeux.
PÈRE.
Je t'aime. Oui. C'est assez. Tu es une puissance
Qui n'admet pas le Non, ce mot de résistance ;
Eh bien ! ne pleure pas ! Je me rends ! Je me rends !
Demandes-tu ma vie ? Oh ! je te dirai : « Prends !
Quand je te touche, eh bien, mon corps entier palpite,
Il est saisi, de froid, et de chaleur subite.
Oh ! donne ce regard qui me prenne le cœur
Aussi vite qu'un nez est pris par une odeur,
Qu'il jaillisse sur moi, en bienfaisante douche !
Car je suis presque fou. – Je veux boire à ta bouche
- Ils se sont endormis. –
- - - - - -
PÈRE.
Vous voilà ! c'est bien vous ! tous deux au jour naissant !
Vous, mon corps ! vous, mon cœur ! ma femme ! mon enfant
Ma Clarté ! mon Soleil ! ma joie ! mon espérance !
Mes rêves ! ma patrie ! mon air, mon Ciel, ma France !
Vous, mes âmes de Dieu ! J'ai peur de me tromper...
ENFANT.
Oh non, Papa ! C'est nous, pour ne plus te laisser ;
Nous jouerons dans tes mains, sur tes genoux...
PÈRE.
Cher Ange !
ENFANT.
Et quand maman et toi, vous voudrez que je mange,
Vous mangerez d'abord.
PÈRE.
Cher bijou !
MÈRE.
Cher Petit !
ENFANT.
Et quand vous dormirez, je me mettrai au lit.
Je vous embrasserai quand j'aurai été sage,
N'est-ce pas ?
PÈRE.
Oui, mon fils.
ENFANT.
Je suis grand pour mon âge,
Un monsieur me l'a dit.
PÈRE.
Écoute, mon Amour.
Nous allons vivre ici, nous trois, dans cette tour.
Tu auras, pour sauter et courir, peu d'espace...
ENFANT.
Oh ! c'est bien long, Papa, – Regarde dans la glace
PÈRE.
Pauvre enfant !
MÈRE.
Pauvre ami !
ENFANT.
Je ne vois pas de fin.
PÈRE.
Oui, maison n'y va pas ; la route est sans chemin.
MÈRE.
Entends-tu ?
PÈRE.
Comprends-tu ? – Chère, toujours tu parles.
MÈRE.
Au contraire, c'est toi N'est-ce pas vrai, mon Charles ?
ENFANT.
Oui, Maman, c'est Papa.
PÈRE.
Charles, viens près de moi.
Tu as donc pensé, cru...
MÈRE.
Et ne mens pas.
ENFANT.
Pourquoi ?
PÈRE.
Que j'étais un voleur, privé de promenade,
Privé de l'air des champs... Que je serais malade.
Te le rappelles-tu ?
ENFANT.
Oh ! non, Papa ! oh ! non.
PÈRE.
Ne mens pas. Tu l'as cru.
ENFANT.
Un peu... pardon ! pardon !
PÈRE.
Oui, oui ! Mais à présent ?
ENFANT.
À présent, mon bon père,
Ne crois plus que je crois ; oh ! jamais !
PÈRE.
Je l'espère.
ENFANT.
Moi je ne savais pas ; Maman m'a expliqué, –
Toi, lu pensais bien faire, et l'on t'a enfermé.
PÈRE.
Notre histoire, à nous trois, n'est point à ta portée,
Je te la conterai plus tard.
ENFANT.
Dans la journée ?
PÈRE.
Quand tu auras encore une dizaine d'ans.
Quand tu ne mettras plus...
ENFANT.
Des culottes d'enfants ?
PÈRE.
Oui.
ENFANT.
Le bon Dieu pourrait me grandir tout de suite ;
Je vais lui réciter ma prière, bien vite !
PÈRE.
Vous doutez donc toujours de ce que dit Papa ?
ENFANT.
Ce serait...
MÈRE.
Pour sentir autrement ce qu'il a,
N'est-ce-pas, mon ami ?
ENFANT.
Mais.., oui, Maman... Je pleure...
PÈRE.
Pourquoi ?
ENFANT.
Tu m'as dit vous... j'aime mieux lire une heure.
PÈRE.
Non ! Eh bien ! plus ! jamais !
ENFANT.
Oh ! Papa ! plus de vous
Je t'en prie ! Du pain sec à manger à genoux
Si tu veux ; mais...
PÈRE.
Petit, ta chevelure est blonde,
Oh ! quelle belle boucle ! et comme elle est bien ronde !
Il semble, en la prenant, voir une monnaie d'or
Tremblante dans son moule, et dépassant son bord ;
Elle coule à longs flots sur ma main qui la presse,
Pour inonder mes doigts d'une douce caresse. –
Petit, ta jambe est faite en gracieux fuseau
Sous une chair de soie, sous des pattes d'oiseau.
Tu as eu pour parrain un ange, à ta naissance,
Qui t'a donné son nom avec sa ressemblance. –
Isabelle, Marie-la-Vierge, c'est ta sœur.
MÈRE.
N'aie pas cette pensée, – parole de malheur !
Marie du Ciel de Dieu, n'a point de sœur ni frère,
Nous sommes ses enfants.
PÈRE.
Alors elle est ta mère. –
MÈRE.
Il faut partir, ami ! Le marteau du clocher
Va frémir onze fois... je l'entends se lever...
Écoute cette voix qui se casse et qui tremble...
PÈRE.
C’est lui ! Embrassons-nous ! Là ! Bien ! Nous trois ensemble.
Allez-vous deux ! Bientôt nous serons réunis ;
Je verrai, nous verrons baisser le pont-levis,
Pour enfermer trois corps, on remuera ses chaînes,
Nous touchons à janvier...
ENFANT.
Ce sera nos étrennes.
SEUL.
ils ne font pas voulu, croyez si vous pouvez ;
J'ai prié, supplié, j'ai bien pleuré, allez.
Et j'ai fait ce qu'un homme a de la peine à faire ;
Je me suis écorché les genoux sur la terre
En me traînant petit, humble, en double plié,
Un seul de leur regard ne m'a pas ramassé.
Je criais comme un fou : Mais, mon Dieu, c'est ma femme
Et mon enfant... Pourquoi ?... vous craignez donc leur âme ?
Mais il me faut Eux Deux... puisqu'ils veulent mourir,
Puisqu'ils veulent, mon Dieu ! laissez-les donc souffrir !
Donnez-nous, pour nous Trois, un cachot noir, humide,
Qui nous teigne les joues d'une couleur livide,
Qui nous fasse tousser, qui ronge nos cheveux,
Qui nous étouffe enfin, qui éteigne nos yeux.
Envoyez, pour deux jours, rien qu'un pain d'une livre ;
Couvrez-nous en hiver, ou de glace, ou de givre ;
Ne changez notre paille, en cinq ans, qu'une fois ;
Apportez-nous de l'eau, seulement tous les mois ;
Corrompez, n'ouvrez pas notre prison malsaine ; –
Mais en saignant trois corps, ne fendez qu'une veine !
Ils ont tous écouté ; ils ont tout entendu,
Disant : Cet homme est fou, c'est un homme perdu.
- À cet instant, de larges pleurs coulent, de ses yeux fixes, dans sa barbe. Minuit parle encore ; lui se roule et répond : -
Je serai donc toujours dans un cercueil de pierre
À gratter comme un rat dans une souricière ?
Oh ! je voudrais ma vie pendue à un poteau
Ou bien porter ma tête à couper au Couteau.