«
Fumée, c'est ce qui est ; – feu, c'est ce qui n'est pas ;
Point de feu sans fumée, point de bon lit sans draps,
Dit-on, ou a-t-on dit, ou dira-t-on peut être ?
Comme aussi, – mauvais froc déshabille un bon prêtre.
Bien sur ce dernier point, bien sur celui du lit,
Mais la Vérité a souvent un appétit
Qui mord à tout, partout, pile, broie, décompose,
Et prouve que tel feu de fumée se compose ;
Que pourtant on s'y brûle en l'approchant de près,
Comme l'on peut mourir sous la vie d'un cyprès.
Où est Dieu ? – Dans le ciel, sous la voûte azurée,
S'asseyant quelquefois sur sa porte d'entrée
La Terre, –
Cette tête où sont percés tant d'yeux,
Tant de jours où l'on voit malgré tous ses cheveux.
Dieu regarde par-là, prend deux hommes pour verre,
Se les applique au front, et s'en fait un mystère
Pour bien savoir ce qu'est un homme, ou lui n'est pas,
– Ce vide, c'est la faim qui prend des estomacs. –
Dieu regarde et se dit : « Mais vraiment c'est infâme !
Changer pour de la boue ce que je donne, une âme,
Refaire ce limon sur lequel j'ai soufflé,
Détruire tout pour rien, comme un enfant gâté
Qui se moque et rit fort quand son père le gronde,
Quand sa mère lui crie : –
« Prends donc garde à ta fronde,
Tu la lances vers moi...! –
Non, maman, n'aie pas peur !
Et qui lui met sa pierre à deux pouces du cœur.
Dieu regarde et essuie sa jumelle virile,
Il se la cloue à l'œil ; mais comme elle est fragile,
Et l'ayant frottée tant que ses doigts en sont chauds,
Il la croit cassée, terne, ou de verre à défauts.
Pourtant il lorgne encore, et crée, de sa présence,
Un réseau bien tissu qui cache sa puissance ;
Puis il s'en va du lieu où porte son regard ; –
Que l'homme soit alors nez et peau de renard,
Qu'il se plâtre de blanc, se cartonne d'un masque,
Qu'il chemine la nuit, ou sous un jour fantasque ;
Qu'il se frappe le cœur en cherchant son poison,
Qu'il vous apporte mort, en disant :
« Guérison ! »
Que sur votre agonie il traîne sa pensée
Comme un chien affamé qui attend la curée, –
Qu'il pleure pour dehors, qu'il sourie pour dedans,
Qu'il prenne l'eau de Dieu pour jeter son encens,
Qu'il pense ôter de lui la tâche qu'il arrose,
Qu'il croie qu'un bouquet noir peut faire un bouquet rose,
Dieu se montre et lui dit : –
« Avec tous tes trésors,
Je te donne un palais, –
La cage du remords,
Où tu te débattras, pendant, durant ta vie, –
Qui ne pourrira pas, tant elle est bien vernie. –
Qu'un homme abatte l'air, de son habit musqué,
Qu'il soit pris par le cou d'un fil d'argent doré,
Qu'il se procure avec le rêve des cervelles
Une main pour sa main, des yeux pour ses prunelles ;
Qu'il paie cent francs un mot, – cent louis un baiser,
Qu'il veuille amour au poids, ballot pour se charger,
Qu'en vrai jockei d'amour il l'étalé sans honte,
Ne voyant point encor, de ses galons la fonte ;
Qu'il aille, bouche au vent, siffler un mauvais son,
En rayant le pavé d'un petit bout de jonc ;
Qu'il dise, en s'asseyant chez sa pauvre maîtresse
Qui, la rage aux pensées, lui bave une caresse :
« Tu ne veux pas de moi ? Alors je vais au bal ;
Tes enfants auront faim, tant mieux, c'est mon régal ! »
Qu'il parte en fredonnant pour secouer son ambre
Surtout nez qui se meurt quand il parcourt la chambre ; –
Dieu glace son esprit, dont il a fait achat
En remuant un peu le pas de l'entrechat ;
Dieu lui tire du cœur ce sang de poésie
Qui bout si fort au bal, qui quadruple la vie ;
Dieu lui crée des pantins, au lieu d'hommes en chairs,
De ce beau jour de nuit, il n'a que des éclairs
Qui vont chercher son œil à paupières usées,
Hésitant pour s'ouvrir, de débauches trempées.
Au lieu de ces doux corps, plus doux que le duvet
Qui des anges du ciel arrondit le chevet,
Cet être palpitant, dont l'haleine nous brûle,
Et fait d'un croyant, non, – d'un oui, un incrédule,
Ces Marie de la terre aux robes de velours
Dans lesquelles se jouent de célestes amours ; –
Au lieu d'un paradis, Dieu lui dégaine un sabre
Qui lui semble apprêter une danse macabre,
Qui fend et fouille un ventre en le laissant ouvert ;
– Son oreille n'est plus qu'à un affreux concert. –
Les gouttes de sueur ne coulent plus que rouges ;
Il se sent entouré des habitants de bouges,
Réduits sales, infects, où saute le crapaud.
Qui jette à la figure un liquide tout chaud
Quand on marche dessus, quand on broie ses vertèbres,
Et qui souffle un vent mou qui fait peur aux ténèbres ; –
Dieu étreint de cela ces os diamantés
Qui règlent les salons de nos grandes cités ;
Dieu tue à petit feu certains fats à dorures
En leur taillant au corps d'horribles découpures,
Parce qu'il ne veut pas qu'une femme en pleurant
Solde, avec sa pudeur, un pain pour son enfant.
Qu'un homme ait sur sa tête un chapeau qui la cache,
En couvrant ses miroirs que la fausseté tache ;
Qu'il tousse sans besoin, qu'il mouche son cerveau,
Qu'il éternue si fort qu'il ébranle un carreau,
Respirant du tabac qu'il n'a jamais pu prendre,
Mais qu'il garde en un coin, comme une bonne cendre
À jeter, par le nez, dans les yeux de celui
Qui viendrait demander un service d'ami ; –
Qu'il dise : –
« Je ne peux ! »
En furetant sa poche,
Pour rompre court et net, comme lorsqu'on s'accroche ;
Que, reprenant ses sens, son calme et son aplomb
Vous accablant alors de son âme de plomb,
Il s'écrie, tout enflé d'un rien dont il s'étouffe,
Caressant sous sa main, d'un vrai toupet, la touffe : –
« Oh ! que c'est malheureux ! vous arrivez trop tard !
Je suis souvent en guerre avec un doux hasard ;
Il faut en convenir, mon étoile est infâme !
Et lorsque je m'en plains on me couvre de blâme !
On la trouve un anneau brillant vif à mon doigt !
Tandis qu'il me paraît obscur et trop étroit ;
Enfin, est-on heureux, quand l'ami est en peine ?
Et lorsque, pour sa vie, l'on n'a pas une veine ? –
Que cet homme d'argent à l'allure de fer,
Riant de notre Dieu avec son cœur d'enfer
Qui toujours est ciré, ou de crasse ou de rouille,
Qui ne touche jamais rien sans qu'il ne le souille ; –
Qui a ses sentiments casés dans des tiroirs,
L'un sur l'autre entassés comme gens aux parloirs ; –
Qui vous reconduit bien, en dehors de sa porte ;
Qui dit, haut : –
« Mon ami ! »
– Bas : –
« Que diable t'emporte !
Que cet homme, en gaîté qui lui cause un frisson,
Soit joyeux comme un fou d'avoir été glaçon,
D'avoir pu, sans risquer un seul de ses centimes,
Polir de dévouement, de sa face, les frimes ; –
Dieu l'arrête, aussitôt qu'il est rentré chez lui
En le faisant glisser sur un parquet uni,
En écorchant son front d'une horrible manière
Sur un de ses écus qui s'est trouvé par terre
Entré dans une fente, et présentant un fit
Qui a coupé son crâne aussi bien qu'un outil :
La frayeur le saisit, cette frayeur d'avare
Qui, dans un peu de sang, voit de suite une mare
En laquelle se noie avec lui son trésor,
Qu'il aperçoit déteint, qui n'est plus couleur d'or :
L'hémorragie arrive à pas de flots de fleuve,
Apportant de la mort une certaine preuve
De sa visite pâle, et de son jour de deuil,
De sa voix qui commande, en partant, un cercueil.
Dieu l'a voulu ainsi, meublant ses cimetières
D'abord de cœurs d'argent, qui sont tous de faux frères. –
Qu'un homme ne croie pas à l'amour, aux vertus,
Qu'il publie que, –
« Ce sont comme des bras perclus,
Bordés de mains ridées n'entourant plus un vase,
Remuant sans agir, ainsi qu'une aile en gaze
Attachée pour voler et qui ne vole pas,
Pour qui terre est au ciel, qui a son ciel en bas,
Mais qui nous dédommage en nous faisant un rêve
Où, sans l'avoir au dos, l'élan seul nous enlève ; »
Qu'il publie que, –
« L'amour est un enfant bâtard,
Et les vertus des joues doublées d'âge et de fard,
Dont chacun use un peu, s'en forgeant une armure
Pour combattre le faux qu'on porte à la figure ; »
Qu'il publie que, –
« Le monde a des regards d'airain,
Des pleurs de vert-de-gris, que recueille sa main
Pour les donner à boire à ceux qui croient à l'âme,
Et les empoisonner par du sucre de flamme ; »
Qu'il publie que, –
« Le monde est un théâtre ouvert
Toujours à deux battants, – qui n'est jamais désert,
Où, pourvu que chaque homme ait une bonne place,
De criard qu'il était-il se change en paillasse,
Promettant de jouer le rôle qu'on voudra,
De chanter du Piron ou des alléluia ;
De se rendre petit à n'avoir plus de cuisses,
Pour arriver au sein de certaines coulisses,
Pour en bien écouter les mots, en bon flatteur,
Les rapporter tout frais à son cher directeur,
Et s'il faut les tracer d'encre peu souvent noire
Qui coule sous sa peau, portative écritoire,
Il y mettra sa plume, ou de cuivre ou d'acier,
Pourvu qu'un linge d'or vienne pour l'essuyer ; »
Qu'il publie que, –
« La femme est un gros ver de vices,
Perçant par ses traînées des trous de précipices
Qui rejettent des dents qu'on nomme passions,
Mâchoires de malheur, – ou dos vifs de poissons
Reflétant des soleils, des lunes, – des bannières
Trempées d'un si beau jour qu'il éteint les lumières
Des croisées de la tête, ouvrant sous le cerveau
Dont il fait, – des plus noirs, – le plus sombre caveau ; »
Qu'il publie que, –
« Son cœur est taillé à facettes,
Dont l'éclat et la vie ressemblent aux paillettes,
Boussole indiquant mal, tournant à n'y pas voir,
Diamant à crapaud, qui ne doit rien valoir. »
Dieu ne se montre pas à cet homme profane
Qui, comme plein de vin, frapperait de sa canne,
Ici, là-bas, ailleurs, n'apercevant d'amis,
Que quelques-uns de ceux qu'il pourrait croire gris ;
Dieu se tient aux aguets, – puis, d'abord qu'il prononce
Que l'amour, les vertus, ne pèsent pas une once,
Que l'Intérêt, lui seul, a un énorme poids,
Balancé librement par les plus petits doigts, –
Dieu crée, de sa richesse, une main de poussière
Qui vient vider son coffre, et prend la place entière.
Mais bientôt à ses cris, on arrive en un jour... –
Tout est déjà refait par la main de l'amour.
Dieu veut qu'au lieu de dire à la femme son ange :
« Tes yeux sont le ruisseau, et tes larmes la fange, »
On dise : –
« Femme, il est, sur un certain chemin,
Sur celui de la vie, quelque chose sans fin ;
Femme, c'est ton amour. – Ton âme est un délice,
Ta tête est une fleur, ta bouche son calice. »