← Retour aux poèmes

Vapeur VI - Roi et pauvre

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
«
Que voulez-vous de moi ? Entrez, entrez, brave homme, N'est-ce pas Jean Cagneux-le-Pauvre, qu'on vous nomme Que voulez-vous de moi ? N'ayez pas peur, ami, Je suis un pauvre aussi, Un bien pauvre de joie, s'il en fut en ce monde ; L'amertume en ma vie fait sans cesse sa ronde ; Au calme, d'approcher elle porte défi. Pourquoi donc m'appeler ? – Sur cette chaise douce À l'aise asseyez-vous. La soie vaut bien la mousse Où vous allez geler. Mon feu vaut bien le vent, Et ce mur paravent Où votre corps s'appuie, se colle la journée ; Alors pour vous le temps doit doubler de durée, N'est-ce pas, le Cagneux, ce n'est pas autrement ? Buvez un peu de vin, Réchauffez votre gorge, Mangez de ce pain blanc, laissez votre pain d'orge. Allons ! repas divin ! Voyez, voilà de l'or ; Voulez-vous ce trésor ? Vous vous en servirez pour avoir une veste Qui se tienne après vous, et garderez le reste Pour brider vos amis, pour faire le milord. L'eau rend vos cheveux mous, Mettez-leur cette toque ; Elle vous semblera peut-être bien baroque, Il n'y a pas de trous. Mettez aussi ces bas Et prenez ce cabas. Mon Dieu, mon pauvre Jean, comment ? point de chemise ! Je veux vous en donner plusieurs sans reprise Pour cacher dos et cou. Voilà encor des draps. Vous êtes désireux D'entrer dans une chambre, Qui ne possède pas pour valets d'antichambre Les vents ou l'air brumeux. N'est-ce pas ? Votre bien, Je le veux – tout ou rien ; C'est-à-dire, je veux que vous vouliez le prendre, Et ainsi vous pourrez tranquillement attendre La fin de votre vie, la mort, le grand soutien. Vous aurez un jokei Bien pantin, bien paillasse, En habit fin, brodé d'argent sur toute face. Plus tard ; mais du Tokei, Bientôt : Jean, croyez-moi, Buvez-en. Sur ma foi ! C'est un vin des meilleurs ; Basa, Noé d'Autriche, Le créa ; Basa IV en fit trois ; Basa, riche, Du peuple dernier, ou premier, Basa fut roi. Vous me comprenez bien ; Je parle sans cadence, Sans nul apprêt, exprès ; à votre intelligence J'attache un seul lien. Au savoir le savoir ; L'espérance à l'espoir. Et si j'ai dit un mot de l'habitant d'un trône. Hélas ! j'ajouterai que cet homme qu'on prône Est moins heureux que vous ; je vous le ferai voir. D'abord, à tout venant Vous priez qu'il vous donne ; Vous vivez sans la faim ; votre figure est bonne, Quoique d'un mendiant ; Vous n'êtes pas rêveur, Tiraillé par la peur. Un roi ! c'est un enfant dont le peuple est le père, Dieu, le jour qui le mène, et la patrie, sa mère, Et ce qui le nourrit pourtant, c'est le malheur. Seul, vous mangez du pain. Le roi, assis à table, Est entouré d'amis, d'un luxe qui l'accable. À lui n'est plus sa main : La prend un renégat À l'œil, au dos de chat. Parmi tous ces vivants qui font belle grimace, Dix, vingt fixent leurs yeux sur la royale face, La dévorent du cœur, lui sourient du crachat. Malheureux ! qu'a-t-il fait, Ce roi qui vous fatigue ? Peut-être rien de mal, si n'est qu'il vous prodigue Chaque jour un bienfait. Mais quel est donc celui Qui si peu qu'il ait, lui, Ne s'est trompé jamais et n'a pu se méprendre ? Plus on est haut placé, plus on devrait descendre, Me direz-vous ? c'est vrai. La faute est-elle à lui ? Sous des habits pompeux Il y a de l'horrible Qui tache le palais, et qui, dur ou sensible, Va, tue ou rend heureux. Du diable le valet Plus qu'on ne lui dit fait ; Et malheur ! Trop souvent, pour une peccadille, Maître qui punit peu, son valet en sourcille, Écoute à ventre plat ; mais il a son sifflet. Ah ! vous vous asseyez, Pauvre, je vous amuse ; Mais peut-être un peu trop du droit de conter j'use ? Non, car vous souriez. Alors, j'en veux venir À plus vous réjouir. En disant, à raison : à vous, repos et calme ! Avez-vous dans le cœur quelque chose... une larme ? Vous la versez sans crainte, un roi peut en mourir. Oui, d'un sire les pleurs, Près d'yeux qui n'en produisent, Sont souvent des poignards qui sur son sein s'aiguisent Par de saintes fureurs. S'il dit mot, on l'entend ; On crée son mouvement ; Il est toujours en haut et en bas de l'échelle ; S'il y monte il en glisse ; en tout on le harcèle ; On lui marque un désir ; s'il se veut, on le prend. Mon Dieu ! nous le savons, C'est un bel esclavage Dont ne se plaint un roi. Jusqu'à fin de son âge, C'est : Je veux, nous voulons. Mais son corps est perdu, Et son cœur est mordu. Sa cour est comme un chien qui tire ses entrailles, Dent mielleuse et pointue qui livre des batailles. L'entourage d'un roi, c'est le roi absolu. Vous croyez que s'il a Un fils ou une fille, Ils sont à lui, pour lui ? non, cette joie qui brille En les voyant, s'en va ; L'Etat, ce monstre humain Dès leur jour, le demain, Les amène tous deux à sa gueule béante, Donne un baiser Judas à leur chair palpitante ; Le géant est dehors, au palais est le nain. Je ne vous ai point dit Une terrible chose ; Dans une auguste vie si grande en est la dose ! Effroyable conflit ! Le Pauvre ! c'est pitié Que cette vérité. On goûte son repas avant que le roi mange, On lui fait voir qu'il peut... – N'est-ce pas, c'est étrange ? Aussi Dieu pense ; il souffre : à lui, l'éternité ! Il y a dans un roi Quelque chose de tendre Dont on ne convient pas, qu'on ne veut pas comprendre. On n'a pas d'autre foi Qu'il passe tout son jour En bals, fêles et cour ; Qu'il néglige son peuple, et que sur sa couronne Il attache ses yeux, et ne voit plus personne. – Pourtant on se sent bien de croire à son amour. Pauvre, j'ai abusé De votre patience. – Pardon, merci, partez, merci. – Votre présence Et votre air m'ont prouvé Que j'étais un enfant Né d'une sotte gent. Pour vous offrir, à vous, l'argent, l'or, la fortune, milliard de maisons, valant louis chacune ; – Allez, on rit dehors, – on pleure plus dedans. - Je crois avoir entendu dire à un pauvre : « Bah ! bah ! l'aumône ne paie pas d'impôts. -

Notes

Recueil: Vapeurs: ni vers, ni prose.

← Précédent Vapeur V - Sa mère l'embrasse Suivant → Vapeur VII - Elle

Autres poèmes de Xavier Forneret

21 janvier 1853 31 décembre 1853 A Béranger 1860 A Madame et sœur de …. 1853 A l'Empereur des Français 1860 A l'amour 1853 A la femme 1853 A la mort d’une jeune fille 1853 A la vieillesse 1860 A l’Empereur mort 1853 A propos du socialisme 1853 A sa majesté Napoléon III 1856 A un génie égaré 1860 A un jeune homme 1838 Ah ! ne vous plaignez pas, pauvres âmes brisées 1853 Ami, n’approche pas 1853 Au grand Victor 1847 Au grand poète Victor Hugo 1860 Au portrait de quelqu’un mort 1860 Aux enfants 1860 Dieu, la Terre et l'Homme 1856 Dormir est bon 1860 Elle 1838 En voyant une collection de papillons 1853 Episode des obsèques-Sébastiani 1853 Epitaphe 1853 L'automne est venu 1853 L'avenir 1860 L'infanticide 1860 L'innocent-coupable 1860 L'âge 1853 L'église de village 1860 La barque au retour 1860 La fleur des champs 1853 La tombe 1853 La voix des cloches 1860 Le 1er novembre 1853 Le ciel est bleu 1853 Le coupable-innocent 1860 Le petit garçon 1860 Le repos 1860 Le silence 1860 Le souvenir 1860 Les prisons ouvertes 1838 Octobre 1853 Passé, présent, futur 1856 Pensée triste 1853 Pensée un matin 1853 Post-scriptum 1853 Pour les oiseaux 1853 Pour me consoler 1853 Pour un bouquet 1853 Quarante à seize 1860 Réponse 1860 Soupir 1853 Un crime d'enfer 1860 Un mot sur une horreur 1860 Vapeur II - Baiser d'amour 1838 Vapeur III 1838 Vapeur IV - Rayon de soleil 1838 Vapeur IX - Amitié 1838 Vapeur VII - Elle 1838 Vapeur VIII - Orage 1838 Vapeur X - Elle 1838 Vapeur XI - Jeux de mère et d'enfant 1838 Vapeur XII 1838 Vapeur XIII - Un pauvre honteux 1838 Vapeur XIV - Bouffée 1838 Vapeur XIX - La fille du banc 1838 Vapeur XV - Victor Hugo 1838 Vapeur XVI - Une heureuse d'autrefois 1838 Vapeur XVII - Un en deux 1838 Vapeur XVIII - Père-Mère-Enfant 1838 Vapeur XX - Elle 1838 Vapeur XXI - Brise 1838 Vapeur première 1838