«
Au roi,
Grand roi dont la justice égale la vaillance,
A qui le ciel prêta pour berceau la balance,
Puisque de jour en jour heureusement mêlant
La qualité de juste à celle de vaillant;
Des innocents blessés vous êtes le refuge:
Donnez-vous aujourd’hui le loisir d’être juge,
Je prétends devant vous la mort d'un immortel.
Et d'un petit enfant faire un grand criminel,
Dont la jeune malice est tellement féconde,
Que même en se jouant il renverse le monde:
Je plaide contre amour, mais un heureux succès
Couronnera la fin de ce fâcheux procès,
Si devant que je montre une telle malice,
L'on vous bande les yeux qu'on bande à 1a justice,
Car son crime est si beau, que le plus rigoureux
Aussitôt qu'il le voit en devient amoureux.
Alors vous jugerai que par sa violence
II est le seul auteur de mon ingrat silence,
Et vous verrez mon cœur qu'il a percé de coups,
Indigné qu'il était que j'aie parlé de vous,
Et que le brave effort d'une âme généreuse,
Me faisant mépriser la puissance amoureuse,
Armait contre les traits de ce petit archer
Mon sensible estomac d'un rempart de rocher,
Qui percé par l’assaut d’une divine force,
N'a résisté non plus qu'une légère écorce.
Ainsi l’Amour tout nu me vainquit tout armé,
Ainsi par un beau corps mon esprit fut charmé,
Et de cet enchanteur si forts furent les charmes,
Que je me dépouillai pour combattre sans armes:
Mais puisque maintenant mon cœur s'est revêtu
De celles que m'offrait autrefois la vertu,
Je combattrai celui dont heureuse est l’offense,
Qui fait que je l'accuse en si belle audience.
Vingt ans étaient passés que j’avais vu le jour,
Et vécu bien heureux en vivant sans amour,
Quand un jeudi de Mai mon âme fut saisie
Du reflux inconstant de cette frénésie,
Et qu'un mauvais démon m'ôta le nom d'heureux,
Qu'il me fit échanger à celui d'amoureux.
Un Saturne rêveur noircissant ma pensée
D’un fantasque chagrin, la tenait oppressée,
Quand je sors du logis sous cet humeur réduit,
Et m'en vais vagabond où mon pied me conduit.
Je trouve une fontaine au pied d'une colline,
Qui faisait un serpent de son onde argentine,
Elle sur le sablon doucement gazouillant,
Allait, ses plis crêpés l’un sur l'autre roulant,
Se glisser dessous l'herbe au milieu d'une prée
Que la nature avait par plaisir diaprée.
Un chêne s'élevait dont les rameaux épais
Sous leur ombre en tout temps couvent un petit frais:
Car toujours en ces lieux l'haleine de Zephire
Amoureuse des fleurs mignardement soupire,
Une feuille qui touche à l'autre doucement,
Retouche une autre feuille, et par ce mouvement
L'air étant ébranlé se presse et se represse,
Et fait naître à l'entour une douce mollesse.
Les oiseaux y prenant leurs plaisirs innocents,
À ce petit murmure accordaient leurs accents,
Au pied de ce grand chêne un tertre qui se pouffe
Me fit un petit lit frisé d'un bord de mouffe;
Là je me couche à l’ombre; et malgré le soleil
L'ombre appelle à mes yeux les douceurs du sommeil:
Mais hélas! le souci qui jusqu'au cœur me touche,
Pour ne fermer mes yeux me fit ouvrir la bouche,
Et le fâcheux ennui qui troublait mon repos
Entretint ma colère avecque ce propos.
Astres qui commandez au jour de ma naissance,
Qui de me faire heureux avez eu la puissance
Quand vous vîtes du Ciel commencer le fuseau
Des Parques qui filaient autour de mon berceau,
Découvrez-moi si lors qu’elles firent ma trame
Vous versâtes le bien ou le mal dans mon âme?
Proche de mon midi, j’ai passé le matin,
Sans savoir où m’appelle à présent le destin.
Dois-je suivre la Cour ou suivre la Justice,
L’un a peu de bonté, l’autre a trop de malice,
Et l’on n’a jamais vu naître un vice nouveau
Que dedans une Cour ou dedans un barreau,
Le Louvre et le Palais sont pareilles écoles,
Et l’un et l’autre lieu se vendent les paroles,
Et les maîtres docteurs vous promettent souvent
Du bien et des honneurs, et vous baillent du vent:
Ne pouvant rendre ainsi mes libertés serviles,
Les champs me plaisent plus que ne font pas les villes,
Et pouvant m’exempter de l’une et l’autre loi,
Je vivrai désormais pour la Muse et pour moi.
Mais que sert le Parnasse, une même fontaine
Ne verse l’or au coffre et les vers dans la veine;
Les hommes ont blâmé ce langage des dieux,
Les Poètes disant qu’ils sont venus des Cieux,
La terre n’a voulu leur donner de partage,
Leur laissant seulement à tous pour héritage
Des bois, un mont, un luth, un antre et des lauriers,
Pauvre succession pour beaucoup d’héritiers.
Quitterai-je Apollon? que si je ne veux être,
Afin de vivre heureux, ni serviteur ni maître,
Si je veux m’éloigner du conseil des méchants,
Et si je veux goûter l’innocence des champs,
Ayant quitté ce Dieu, trouverais-je une étude
Qui put entretenir ma longue solitude.
Non non : les eaux, les monts, les bois et les déserts
Seront à l’avenir le sujet de mes vers,
Ou bien étant lassé des chasses bocagères,
Je chanterai l’amour que je porte aux bergères:
Mais que dis-je l’amour, pourrai-je être amoureux,
Tout ensemble Poète, et tout ensemble heureux,
Le bonheur et l’amour ne sont-ils pas contraires,
Le malheur et l’amour ne sont-ils pas deux frères;
Cet amour est-il pas ennemi du repos,
Le père du désordre et l’enfant du chaos,
Et bien que de Vénus il emprunte la race,
Conçu dedans ses yeux, moulé dedans sa face,
Animé de ses ris, avivé de son flanc,
Il ne fut toutefois élevé que de sang,
Semence martiale, et qui dans sa poitrine
Loge les cruautés de sa dure origine,
Il se nourrit de mal, il ne boit que nos pleurs,
Et s’il est, comme on dit, toujours entre les fleurs,
Celles qui de ses pas sont une fois pressées
Se changent aussitôt en de tristes pensées.
Voulant parler encor un frisson m’engourdit,
Et ma débile voix tout d’un coup se perdit,
Ma langue sans humeur à mon palais se colle,
Et pour néant je veux délier ma parole,
Car le charme coulant du doux sorcier des yeux,
De mes derniers discours me rendit oublieux,
Il fit pencher ma tête, et m’ôtant la lumière,
Il arrêta ma langue avecque sa paupière,
Non je ne dormais pas, car cela que je vis
Fait croire que j’étais en extase ravi.
Un petit enfant nu sortit de ce rivage,
Où ce chêne feuillu me prêtait son ombrage,
Des roses et des lys l’argent et l’incarnat
Combattaient à l’envie sur son teint délicat,
Un pactole flottait sur ses épaules blanches,
L’or de ses cheveux blonds lui pendait jusqu’aux hanches,
Et sa peau molle et douce égale au satin blanc,
Grossissait uniment, et sa cuisse et son flanc:
Les traits de la colère étaient peints sur sa face,
Deux ailes le portaient léger de place en place,
En témoignant assez par un tel mouvement,
Qu’il était sans raison comme sans vêtement:
La terre sous ses pas enfantait des flammèches,
Son dos était armé d’un carquois plein de flèches,
Sa main gauche d’un arc, sa droite d’un flambeau:
Mais alors que je vis qu’il portait un bandeau
Je reconnus l’archer, ne pouvant plus sans larmes
Regarder Cupidon revêtu de ses armes,
Pour ne me laisser vivre avec impunité
Du tort que j’avais fait à sa divinité.
La peur donne à mes pieds des ailes pour la fuite,
Mais je me vis pressé d’une telle poursuite
Que je m’arrête court, résolu pour le mieux,
Puisqu’il était bandé de n’éviter ses yeux,
Mais d’esquiver ses mains, il me prend, je m’échappe,
Il me suit, je le fuis, mais enfin il m’attrape,
Pour ses ailes mon pas était trop inégal,
Même quand j’aurais eu Pégase pour cheval,
Je n’aurais évité sa flèche et la blessure,
Puisque son arc sans art frappe au but de nature.
Quel affront que de voir un enfant si petit
Traîner un homme au gré de son faible appétit,
Car alors sous ses pieds pressant mon col esclave,
Voilà le compagnon (me dit-il) qui me brave;
L’effort des immortels ne me peut résister,
Et tu veux, faible humain, contre moi disputer,
Et de près et de loin aux cœurs je fais des brèches,
De près j’use de feu, de loin j’use de flèches,
Si j’ai des flèches d’or, j’ai des flèches de fer,
Ceux qui n’aiment mon ciel, j’ai pour eux un enfer,
Du tort que tu m’as fait je veux que la justice
Me face la raison par un cruel supplice:
Je fais juge Apollon de ta témérité,
Comme étant le support de ma divinité.
Quand je vis que mon âme était sa prisonnière,
Je tachais de fléchir ce tyran par prière:
Mais aussitôt un vent plein d’orage et d’effroi
Emporte mes discours et mon corps avec soi:
Je sens à mes côtés qu’un air épais me presse,
Et m’enlève d’ici d’une telle vitesse
Que l’haleine me faut, ne donnant pas assez
Et d’humide et d’évent à mes poumons lassés,
Sans ailes je me vis volant dessus la nue:
Mais poussé que je suis d’une main inconnue,
Mes sens tout étonnés ne savent ce qu’ils font,
Quand on me laisse à coup sur la cime d’un mont,
Où neuf filles chantaient avec telle harmonie,
Qu’encor que loin de moi la gaité fut bannie,
Mes esprits toutefois se sentirent ouverts
À la joyeuse humeur de composer des vers.
Douce est l’inimitié que Cupidon nous porte,
Si ceux qu’il n’aime point sont punis de la sorte,
Car pour avoir encor un contentement tel,
Je veux cent fois le jour me faire criminel.
Que j’eus lors de plaisir voyant ces neuf pucelles
Autour d’un jeune Dieu qui dansait avec elles
Le laurier à la tête et le luth à la main,
L’éclat d’une lueur qui n’avait rien d’humain,
D’un cercle rayonnant couronnait son visage,
Sa lumière éclairait tout ce beau paysage,
Où d’un habit de fleurs les champs sont honorés,
Où toujours le ciel rit, où les jours sont dorés:
L’on voit près de ce mont la couche de l’aurore,
La grotte des Zéphirs et le palais de Flore,
De là l’on voit dormir dans les bois les Sylvains,
Les Nymphes se jouer, et nager dans les bains;
Un Soleil amoureux les défend de la glace,
Et l’ardeur de l’Été sans effet les menace,
Car tous ces demi-dieux semblent vivre contents
D’être toujours en terre et toujours au printemps.
Un grand cheval ailé sous les pas de sa course,
Au coupeau de ce mont fait saillir une source,
Là ce troupeau sacré n’a l’usage du vin,
Cette onde est le Nectar et l’aliment divin,
Qui sans rien emprunter de notre nourriture,
D’éternelle vigueur répare leur nature.
Ce jeune demi-dieu, ces pucelles, cette eau,
Et ce cheval volant dessus un mont jumeau
Assurèrent ma peur, montrant que cette place
Et que ce beau séjour était le vrai Parnasse,
Qu’Apollon avait là ramassé les douceurs
Qui pouvaient satisfaire aux souhaits des neuf sœurs.
Heureux trois fois celui que leur faveur regarde,
Puisque vivant ici dessous leur sauvegarde,
Malgré tous les destins voulant le secourir,
Quoique meure son corps son nom ne peut mourir.
Elles font boire une eau dont la source possède
L’excellente vertu de ce divin remède,
Quatre Prélats Français gardiens de cette eau,
Font que les étrangers n’approchent du ruisseau,
Entre-autres j’aperçus qu’un Prieur de Touraine,
Et qu’un Abbé normand, courbés sur la fontaine,
Buvaient à pleine gorge au milieu du canal,
L’autre était un Évêque, et l’autre un Cardinal,
Lesquels étant polis plus qu’aucun de la troupe,
Pour plus de netteté buvaient dans une coupe,
Leurs esprits délicats aimaient l’ombre et le frais,
Et pressés de la soif buvaient à petits traits,
Car ils ont vu souvent crever d’hydropisie,
Un faible esprit enflé par trop de poésie.
Ceux-là qui sont trop gros ne peuvent s’approcher
Du coupeau sourcilleux de ce rude rocher,
Les autres pour monter n’ont pas assez d’haleine
Ni de vigueur assez, si de sang dans la veine,
Pour gagner par travail tant de sentiers pierreux,
Et vaincre l’âpreté de ce roc raboteux.
Là les termes choisis, le concours des voyelles,
La cadence des mots et des rimes nouvelles,
Ont fait un corps de garde à l’entour des lauriers,
Et peuvent par contrainte arrêter prisonniers
Ceux qui veulent monter, s’ils ne savent la mode
De présenter aux Rois, pour passeport, un Ode,
Qui fasse confesser qu’avec heureux succès,
La nature à la Cour a gagné son procès,
Et qu’il est arrêté que celui qui remâche
Tant et tant de lauriers, ne fait rien que de lâche,
Fantasque, malplaisant, et du tout incivil,
Où le seul naturel n’a rien de gentil.
Cependant que ravi j’admirais ces merveilles,
Un bruit inopiné me frappa les oreilles,
Je vis que les neuf sœurs s’en allaient tour à tour,
Le respect sur la face, au devant de l’Amour,
Les habitants du mont témoins de sa puissance,
Juraient, le saluant, nouvelle obéissance:
Mais alors qu’Apollon eut lu dedans ses yeux
Qu’il avait du dépit, il jura tous les dieux
D’employer son pouvoir au châtiment sévère
Du coupable sujet d’une telle colère.
De cette triste cause aurais-je bon succès,
Si Phœbus est mon juge et partie au procès,
Je réclame chacun, et chacun m’abandonne,
Je demande aide aux dieux, et nul d’eux ne m’en donne:
Qui peut contre l’Amour me défendre aujourd’hui,
Les hommes maintenant et les dieux sont pour lui.
Si je parle aux neuf sœurs mes pleurs sont inutiles,
Je ne sais quel secret abuse ces neuf filles,
Mais la virginité n’est plus dans ce troupeau,
Et l’Amour et Mercure ont trop bu de leur eau,
Ils ont tous deux dansé trop longtemps avec elles,
Pour les laisser encor et belles et pucelles.
Une seule pour moi s’animant de pitié,
Me promit contre Amour des effets d’amitié,
Uranie est son nom : comme étant ma Déesse
Elle voulut guider ma première jeunesse,
Et maintenant elle est mon unique recours,
Pour détourner le mal du bonheur de mes jours.
Si l’Amour aujourd’hui m’assaut par tyrannie,
J’aurai pour mon second au combat, Uranie,
Si la terre est pour lui, le ciel étant pour moi,
Nous verrons qui des deux me doit donner la loi.
Ainsi pour résister à l’effort de l’orage,
L’espérance nouvelle appelait mon courage,
Mais il ne put jamais trouver place en mon cœur
Qui n’avait lieu chez soi que pour loger la peur,
Mon mal ne peut guérir, c’est en vain qu’on le flatte,
Car lors que j’instruisais ma nouvelle avocate,
Apollon et l’Amour bassement discouraient,
Et contre ma franchise ensemble conjuraient.
Après que leur discours eut conclu ma ruine,
Apollon au milieu de sa troupe divine
Monte dessus son trône, où couvrant d’équité
Ce que son injustice avait prémédité,
Il demande à l’Amour de quel crime il m’accuse,
Savoir si j’ai failli par jeunesse ou par ruse:
Cupidon étonné de ce prompt changement,
Allume dans son cœur un feu si véhément,
Que vaincu par l’effort de cette violence,
À demi furieux il rompit le silence.
Je ne serai donc plus au rang des immortels
Puisqu’on me fait débattre avecque les mortels?
Mettez mon temple bas, ôtez le sacrifice,
Renversez mes autels de Paphos et d’Erice,
Qu’on ne m’adore plus, je suis sans déité,
Puisqu’un mortel m’offense avec impunité;
L’on me dispute à tort ce qu’à droit je possède,
Et pour ma légitime il faut donc que je plaide?
Ce qui m’était certain, je suis bien malheureux,
Par ma simplicité de le rendre douteux.
Ma gloire (disait-il) est maintenant gâtée
Par les vers venimeux de sa langue empestée,
Vient-il pas de noircir par ces derniers discours
L’innocente blancheur des plus chastes amours.
Après avoir au long exagéré ce crime,
Par des prompts mouvements sa colère il exprime,
Il disait, redoublant son éclatante voix,
Me veut-on refuser l’autorité des lois?
Les Dieux ont-ils lié les mains à la justice?
Puisqu’on voit un tel crime aujourd’hui sans supplice;
Encor que ma parole ait assez de crédit,
Je vous jure, Apollon, qu’il est vrai qu’il a dit,
Sacrilège qu’il est, que toute poésie
Conjointe avec l’amour n’est qu’une frénésie:
Afin que votre nom volant par l’univers,
J’ai prêté mille fois mes ailes à vos vers,
Que si j’en suis blâmé, voulez-vous que j’endure
Que les bienfaits rendus soient payés d’une injure.
Quand sur les jeunes cœurs vous avez disputé
D’avoir absolument l’entière autorité,
Promettant l’un à l’autre une aide mutuelle,
Ce contrat ancien finit notre querelle;
Que pour être Poète il faut être amoureux,
C’est pourquoi par ce droit, j’ai raison, quand je veux
Que ce brutal qui porte un rocher pour une âme,
Sente aussi bien mon feu qu’il a fait votre flamme.
Le juge à ce propos montre qu’il est tout prêt
De tonner contre moi quelque fâcheux arrêt,
Lorsque pour m’affranchir de cette tyrannie,
J’appelle à mon secours la bouche d’Uranie
Laquelle me défend, et par la gravité
De ce discours, fait honte à ce jeune éventé.
Les dieux donnent à l’homme au jour de la naissance
Le droit du franc arbitre, avec telle puissance
Que l’acte qu’il doit faire étant de liberté,
De ne le faire pas est à sa volonté:
Donc le pauvre innocent qu’on accuse en ce siège,
Autorisé du droit d’un si beau privilège,
Commet-il une offense alors qu’il ne veut pas
Que les traits de sa plume ajoutent des appâts
Aux attraits de l’amour? par un effet contraire,
Voulez-vous le forcer à m’être réfractaire?
Il m’a donné son cœur, voulez-vous me l’ôter?
Contre la volonté que sert de disputer:
La puissance, l’amour, la beauté, le mérite
Ne trouvent point Céphale au cœur d’un Hippolyte,
Il m’a promis sa foi, considérez son vœu,
Et n’allez pas mêler la flamme avec le feu,
Car celui dont la plume à l’amour se marie,
Conjoint une fureur avecque une furie.
Vraiment il a raison ce petit éhonté,
Que l’on l’adore en vers, petit nain avorté,
Non germe de Vénus, mais de quelque vilaine,
Qui des rentes du lit augmente son domaine.
Je ne m’étonne plus si l’Amour est amer,
Puisqu’on dit que sa mère est fille de la mer,
Et la mer et l’Amour sont cause du naufrage,
Et la mer et l’Amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’Amour est amer,
L’on s’abîme en l’Amour aussi bien qu’en la mer,
S’il est bâtard de Mars il se plaît à la guerre,
Et de troubler toujours le repos de la terre,
S’il est fils de Vulcan, son plaisir et son jeu
Est de brûler le monde et d’y mettre le feu,
Soit donc qu’il soit bâtard, soit qu’il soit légitime,
Il doit être du fer ou du feu la victime.
Lors se tournant vers moi, laisse cet animal,
Mon enfant (me dit-elle) il ne fait que du mal.
L’Amour ne goûtant pas cette parole amère,
Relâche à freins baissés la bride à la colère,
Qui lui fait revenir par un sang vif et prompt
La parole à la bouche et la couleur au front.
Venez me secourir, ô Venus, ô ma mère,
Sachez que l’on m’appelle un germe d’adultère,
Que coula dans vos flancs l’incestueux délit
De celui qui faussa la foi de votre lit,
On blâme de nous deux la divine naissance,
Je l’endure, ou le dit et même en ma présence,
Je veux quitter mon arc et ma flèche en ce lieu,
Et nu me dénuer des qualités d’un Dieu;
Que servirait mon arc si je n’ai plus de flèches?
Que serviraient mes traits s’ils ne font plus de brèches?
Que m’apporte l’honneur d’être au nombre des Dieux?
Pour pleurer librement qu’on débande mes yeux;
Encor après m’avoir dépouillé de mes armes,
Laissez-moi mon bandeau pour essuyer mes larmes.
O puissant Jupiter! je remets en vos mains
Le pouvoir que j’avais d’engendrer les humains,
Je ne sucrerai plus d’un plaisir favorable
De l’union des corps la douceur désirable,
Appelant les mortels par cette volupté,
À l’ouvrage immortel de leur mortalité.
Qu’un autre plus heureux à l’emploi de ces peines
Mûrisse la semence au dédale des veines,
Rende leurs reins féconds, réveille leurs désirs,
Renouvelle leur sang, rappelle leurs plaisirs,
Et trouve le secret d’un aise qui leur laisse
De ses chatouillements la flatteuse mollesse.
Encor n’ai-je rien fait qui fut malicieux,
Que lorsque les Beautés m’ont logé dans leurs yeux,
Et l’on dit toutefois que je commets le vice,
Et que les femmes sont exemptes de malice.
Malheureux que je suis : il regardait les cieux,
Et répétant ces mots, il s’essuyait les yeux.
Où me suis-je perdu? que je pers le courage:
Non non, ne pleurons plus, vengeons-nous de l’outrage,
Que la loi soit pour lui, la nature est pour moi:
La nature est toujours plus forte que la loi:
Je veux me satisfaire, et qu’un nouveau supplice
Soit l’exemple immortel des coups de ma justice:
Écoutez, Apollon, à mon commandement,
Rangez ce criminel, qu’on le fasse, autrement.
Apollon aussitôt craignant ce téméraire,
Lequel bandait son arc sans consulter l’affaire,
D’un port majestueux ses sourcils il fronça,
Puis le silence fait l’arrêt il prononça;
Je déclare, dit-il, le défendeur coupable,
Et le condamne à faire une amende honorable,
La torche ardente en main, en chemise, à genoux,
Et qu’il sera contraint maintenant devant nous
De dire à haute voix que l’Amour est son maître,
Qu’il est son serviteur, et qu’il veut toujours l’être:
Cependant Cupidon tu pourras t’en saisir
Comme de ton vassal, tel est notre plaisir.
Et moi, dit Cupidon, j’ajoute pour supplice,
Que du bien désiré jamais il ne jouisse,
Et qu’un espoir trompeur abusant ses souhaits,
Lui promette toujours ce qu’il n’aura jamais,
Silvandre et sa maîtresse auront une même âme,
L’union du désir et l’union de la flamme:
Mais voulant me venger malgré tous ces accords,
J’empêcherai toujours l’union de leurs corps,
Et n’osant disputer contre la résistance,
Il fléchira toujours au gré de l’inconstance,
Puisque ses passions changeront plus souvent
Ses fragiles desseins, que ne fait pas le vent:
Ses premières amours le verront variable,
Ses secondes amours le verront misérable:
Je ne dis plus qu’un mot, des destins sont fâchés
Que je révèle ici leurs mystères cachés:
Encor que contre lui par rigueur je commence,
Peut-être qu’à la fin j’aurai de la clémence.
Ce doux nom de clémence ayant banni ma peur,
Au service d’Amour assujettit mon cœur,
Et ma voix que mes dents retenaient comme éteinte,
Avec ces mots chassa les efforts de la crainte.
Pardon si j’ai failli contre ta déité,
Ma faute est le désir de vivre en liberté,
Tes dernières douceurs méritent mon service,
De ta religion je veux être novice.
Muses je suis perdu si vous n’aidez mes pas,
Celui qui me conduit lui-même ne voit pas,
Pour l’amour de l’Amour faites-moi cette grâce
Que j’étanche ma soif dessus votre Parnasse,
Un si gentil enfant serait-il si brutal,
Puisque je suis à lui, de me faire du mal?
Suivons, me dit l’Amour, ce que le sort ordonne,
L’arrêt des immortels n’en dispense personne:
J’ai lu dans les destins que diverses beautés
Charmeront tes esprits selon mes volontés,
Tu serviras Marie, et par après Hélène,
Une Amaranthe après, puis une Madeleine,
Je ne dis pas comment le nœud de mes douceurs
Lacera, sans lasser, et vos corps et vos cœurs,
Mais celle qui sera de toi bientôt chérie,
Elle porte le nom amoureux de Marie.
J’écoutais ce discours quand ce petit archer,
Ayant son arc bandé, commence à décocher
Sa flèche dans mon cœur, et du coup je m’écrie
Que j’ai le cœur blessé des beautés de Marie;
L’Amour s’en réjouit, et puis il s’envola,
Sa flèche me fit mal, et ce mal m’éveilla.
Mon Prince vous voyez quelle fut sa victoire,
Que si je ne sais point la fin de cette histoire
Regardez mon visage, elle y parait bien mieux,
Puisque mes passions l’ont peinte dans mes yeux.
Je brûle, et toutefois il faut que je périsse
Aujourd’hui par les eaux comme un second Narcisse:
Mais puisque tant de pleurs ne peuvent m’assécher,
Pour ne sentir l’amour que ne suis-je un rocher:
Mes yeux que tant de pleurs qui m’épuisent les veines
Ne sont-ils ramassés pour faire des fontaines,
Ma maîtresse en cette eau verrait ses cruautés,
Et moi dedans cette eau je verrais ses beautés.
Mes vœux sont exaucés, mais je ne sais quels charmes
Ont fait une fontaine avec l’eau de mes larmes,
Sans doute un art magique a dépeint les tableaux
Dont les images vains nagent dessus les eaux.
Secourables Démons qui volez par le monde
Arrêtes-vous ici, que quelqu’un me réponde,
Ma bouche ne veut pas vous tenir prisonniers
De la même façon que celle des sorciers,
Dites-moi seulement, Démons, je vous conjure,
Est-ce vous ou l’Amour qui fait cette imposture?
Qui de vous ou de lui me va représentant
Les portraits que je vois dans ce miroir flottant.
Ou soit que la nature, ou soit que la magie
Face de ces beautés la nageante effigie,
Courageux je verra maintenant sans effroi,
Les objets que cette eau présente devant moi.
Je n’ai plus de sujet de craindre davantage,
De ces corps bienaimés je connais le visage,
Qu’on regarde mon cœur, il a les mêmes traits
Et les mêmes couleurs, et les mêmes portraits.
Mon Prince voyez-vous au milieu de cette onde
Le visage enfantin d’une petite blonde?
Il semble que quelqu’un a tout exprès mêlé
Une rose nouvelle avec du lait caillé,
Et qu’il eut le dessein en faisant ce mélange
De faire pour mes yeux le visage d’un ange:
Un ange, qu’ai-je dit, les maux que j’ai soufferts
Montrent que c’est plutôt un esprit des enfers,
Qu’Amour pour me punir fit naître une furie
Qu’il voulut déguiser sous le nom de Marie:
Ses yeux pour me brûler ne lançaient que des feux,
Afin de m’enchaîner elle avait des cheveux,
L’Amour pour me trahir formait ses artifices,
Qui dessus vos autels ont pris mes sacrifices;
Et j’eusse sans cela fait reconnaître à tous,
Que j’avais une main qui n’immolait qu’à vous.
L’autre qui me sourit avec sa belle bouche,
Et dont la flamme encor dedans cette eau me touche,
Par les puissants attraits d’un seul de ses souris,
Autrefois m’attira d’Orléans à Paris,
Pour elle en même jour mon cheval a pu boire
Dans le fleuve de Seine et dans celui du Loire,
Pour elle un même jour m’a vu, Docteur nouveau,
Le matin à l’école et le soir au barreau:
Merveille, elle était belle, et n’était point cruelle,
Mon amour recevait une amour mutuelle,
Seule elle était mon tout, et seul j’étais son bien,
Elle était mon amour, et seul j’étais le sien:
À nos jeunes desseins s’élevait un obstacle,
Que l’Amour nous promit de rompre par miracle;
Les Sages mêmement parlèrent aux démons,
Sur les chiffres mêlés des lettres de nos noms:
Mais un respect humain, inhumain et barbare,
Rompant ces nœuds sacrés, maintenant nous sépare,
Et mon cœur plus hardi mettrait tous ses efforts
À faire maintenant ce qu’il ne fit alors,
Hélène était son nom, ah repentance vaine!
Que n’étais-je un Paris pour ravir cette Hélène.
À ce ravissement qui m’aurait résisté?
J’eusse ravi son corps et non sa volonté,
La mienne un an de temps fut par elle ravie,
Au lieu de vous servir un an je l’ai servie,
Punissez-la, mon maître, elle vous a ravi
Un an durant lequel je vous eusse servi.
La frayeur m’a surpris, j’ai perdu le courage,
Je n’ose regarder ce troisième visage,
Icare téméraire, il n’est permis qu’aux dieux,
Et de ne brûler pas et de voir ses beaux yeux,
Voilà mon Amaranthe, et tout ensemble celle
Qui mérite le nom et l’honneur d’immortelle,
Je dirais seulement à celui qui n’a pas
L’honneur de la connaître et de voir ses appâts,
Qu’elle est une Princesse, et que j’eus l’assurance
D’aimer, en la servant, la plus belle de France:
O vers que j’aime tant, dites à l’univers
Qu’une Princesse m’aime à cause de mes vers,
Si je pèche en l’aimant, je ferai pénitence
D’avoir trop tard commis une si belle offense.
Mon Prince, permettez que je contemple encor
De ce front que je vois les cheveux qui sont d’or,
Et qui flottent, ce semble, avec cette fontaine;
Par ces attraits si beaux je connais Madeleine:
Que si cette eau donnait le passage à sa voix
Dont elle peut charmer les oreilles des Rois,
Alors vous jugeriez mon amour raisonnable,
Car vous reconnaîtriez combien elle est aimable:
Mais un discours si vrai vous donne du soupçon,
Disant que mon amour aurait de la raison,
Si la raison guidait l’esprit de ce folâtre,
Mon esprit serait-il sans raison idolâtre
De tant d’autres beautés qu’un magique pinceau
Me présente en portrait dans le creux de cette eau?
Téméraire Ixion, aimerais-je des nues?
En aimant ces beautés qui me sont inconnues,
Ixion n’embrassa que de l’air épaissi,
Et ce n’est que de l’eau qu’on me présente ici.
O brasiers amoureux qui consommez nos âmes,
Maintenant par mes yeux faites sortir vos flammes
Pour assécher cette eau que je vais regardant,
Et dont le froid cristal m’est un miroir ardant:
Mais qui peut empêcher que la froideur ne fasse
Changer cette fontaine en miroir de glace?
Et la flamme et la glace y serviraient bien peu,
Puisque cette fontaine est de larmes de feu.
Grand Roi, le Saint Esprit vous a donné les armes
Dont le pouvoir vous sert à combattre les charmes,
Sa croix que vous portez peut seule en un moment
Délivrer mon esprit de cet enchantement,
Tarissez cette mer où mon erreur me plonge,
Ôtez de mon esprit et l’amour et mon songe,
Avecque vos rayons, mon unique soleil,
Dissipez les frayeurs de ce fâcheux sommeil,
Si mon âme s’éveille elle sera guérie,
Puisque le mal d’amour n’est qu’une rêverie.
Que l’amour soit un feu, malgré tous ses brasiers,
Puisque pour me sauver vous avez des lauriers,
Je me ris de ses traits, et ne crains plus sa foudre,
Phœbus m’a condamné, vous me pouvez absoudre,
Étant notre Apollon, le Parnasse François
À qui vous commandez, n’obéit qu’à vos lois.
L’Amour est criminel, il faut que la justice
Soit pour lui sans clémence, et non point sans supplice;
Son crime est avéré, que sert d’en discourir,
Jugez par quel tourment on le fera mourir:
Le supplice du feu punit les sacrilèges,
Qu’il meure donc au feu, mais non, ses sortilèges
Amasseraient les pleurs de tous les amoureux,
Qui feraient une mer pour éteindre ces feux:
Que les eaux pour sa mort en tourments soient fécondes,
Non, les feux de l’Amour assècheraient les ondes,
Qu’il meure sur la terre en quelqu’autre tourment,
Non, il est trop léger pour un tel élément,
Que l’on trouve dans l’air quelques peines nouvelles:
Mais non, pour se sauver il trouvera ses ailes,
Que sert-il de chercher un supplice nouveau?
L’échafaud est tout prêt, qu’on appelle un bourreau,
Qu’il en meure, mon Prince, accordez ma requête,
Il est déjà bandé, qu’on lui coupe la tête.