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Le solitaire

Pierre de Marbeuf · 1628 · Baroque · 17e siècle
Ode
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Agréable forêt où j’ai comme en dépôt De mon cœur travaillé, consigné le repos, Où mon esprit flottant a trouvé son rivage, Que je t’aime, ô forêt, et que le bruit sauvage Des arbres, de Zéphire, et des oiseaux du bois A mon oreille triste, est une douce voix. Arbres, Zéphirs, oiseaux, fidèles secrétaires Du pénitent Silvandre, en ces lieux solitaires, C’est vous seul qui savez mes soins et mes regrets, A vous seuls j’ai voulu découvrir mes secrets: Non, ce sont des regrets qu’il ne faut que je cache, Non, ce sont des secrets que je veux que l’on sache, Et pour ne les tenir davantage couverts, Ce que j’ai dit aux bois, je l’écris dans ces vers. La naissance m’apprend qu’il faut que l’homme meure, Très certaine est ma mort, très douteuse en est l’heure, A tous les mesureurs je demande un compas Qui me puisse marquer le point de mon trépas: Mais je ne peux trouver ni compas, ni figure Qui des longueurs des ans m’enseigne la mesure, Dans l’abîme profond des divins jugements L’éternel a caché le nombre des moments, Qui doivent composer le temps de nos journées, Et s’arrêter au point dont elles sont bornées, Qu’on ne peut allonger par vœux ni par souhaits, Et que le cours humain n’outrepassa jamais. Nous mourrons, Dieu l’a dit : toutefois l’homme pense Que l’on peut appeler d’une telle sentence, Car il vit comme si la main du Médecin Pouvait casser l’arrêt de sa dernière fin: Puisque dans les plaisirs sa raison qui s’enivre, Lui promet faussement l’espoir de toujours vivre, Et l’ignorant qu’il est ne considère pas, Qu’il va par ce chemin galopant au trépas, Et que sa mort doit être au même instant suivie, Pour ne mourir jamais d’une éternelle vie. Ô plaisirs passagers de notre vanité! Êtes-vous donc suivis de quelque éternité? Éternité de bien, éternité de peine, Lorsque je pense à toi tu m'assèches la veine: Ma plume ni mes vers ne peuvent plus couler, Ma langue s'engourdit, je ne peux plus parler: Gouffre d'éternité, tu n'as ni fond ni rive, De la fin de tes jours jamais le jour n'arrive, Et ce jour éternel qui toujours s'entre-suit, Aux plus clairs jugements n'est qu'une obscure nuit: Que si quelqu'un te nomme alors que je t'écoute, Hélas, éternité, mon esprit ne voit goutte! Tous les siècles qu'on peut figurer par les sens, Les cents de millions, les milliards de cents Ne font d'une minute une moindre parcelle, Si l'on veut les marquer à l'horloge éternelle. Condamner par arrêt un pauvre criminel Aux brûlantes douleurs d’un tourment éternel: Eternel, las! Hélas! pécheur, un tel supplice Le nommes-tu rigueur, le nommes-tu justice. Arrête ce discours folle témérité, Adore la Justice en la sévérité D’un tourment infini, dont la faute est punie D’un mortel offensant la personne infinie: Viens admirer plutôt comme par l’équité De la même Justice, une autre égalité, Voulant récompenser les âmes vertueuses, D’un bonheur infini, les rendra bienheureuses. Heureuse éternité, tes beaux jours que j’attends Amèneront au monde un éternel printemps, Une aurore sans nuit, un soleil sans nuage, Et la tranquillité d’un calme sans orage, Eternité, repos de nos esprits lassés: Ainsi comme ont vécu tous les siècles passés, Les siècles à venir vivront sans te connaître, Le monde par sa fin commencera ton être: Mais ce qui doit alors embellir l’univers, Ne peut être dépeint par le pinceau des vers. Quoique notre mollesse en flattant persuade, L’excès rend le plaisir le plus doux, le plus fade, Avons-nous quelque sucre ou quelque volupté, Dont l’usage fréquent ne nous ait dégoûté, Car la délicatesse au milieu de son aise N’a point tant de douceurs, que le miel n’en déplaise, Lors que trop d’abondance en nos contentements, Relâchant notre cœur, lasse nos sentiments, Puisque le corps ne peut prendre sa nourriture Quand il a son repas toujours de confiture. La seule éternité nous rendra possesseurs Des plaisirs ravissants que l’on goûte aux douceurs D’un objet qui présente à l’œil une ambroisie, De qui le suc divin jamais ne rassasie: La vision d’un Dieu que l’homme doit aimer, Et une belle source, ou plutôt une mer, Où l’âme qui s’y baigne, heureusement surnage, Sans craindre que jamais elle y fasse naufrage: C’est là que l’amour trouve une solidité, Dans l’objet infini de la divinité, Puisque la jouissance est de telle durée, Que dans l’éternité sa gloire est assurée; Certitude éternelle, en toi tous nos plaisirs Ont borné leur espoir, car quoi que nos désirs Se figurent de beau, de doux et d’agréable, A ta félicité nulle autre est comparable, Et nos cœurs et mes vers, en ce bonheur divin, Trouvent, lorsque j’y pense, et leur but et leur fin. Silvandre méditant tenait un tel langage, Quand le rustique emploi d’une charge sauvage L’appelait aux forêts, où séparé du bruit, De ce lieu solitaire il recueillait le fruit, Et de son saint discours l’ardeur étant passée, Ces vers sur le papier déchargeaient sa pensée.

Notes

Recueil: Recueil des vers de Monsieur de Marbeuf.

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