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Aveugles passions, désespoirs furieux,
Qui peut m’ôter l’objet, qui m’assiège les yeux
Et qui fait de mes yeux les bourreaux de mon âme;
Qui peut de mes brasiers faire mourir la flamme
Qui peut contre un tyran m’exempter de sa loi?
Et parmi les frayeurs qui peut m’ôter d’émoi?
Moi.
Toi qui parles en l’air, et qui ne veux paraître,
Si j’ignore mon mal, le pourrais-tu connaître?
Mon mal blesse mon cœur, et mon cœur s’en nourrit;
Un enfant me tourmente, une femme s’en rit:
Qui pourrait m’alléger dedans cette torture,
Que me conseilles-tu dans le mal que j’endure?
Dure.
Durer dedans les feux, durer dans le souci,
Je ne peux sans mourir, je ne peux vivre ainsi.
Si.
Si, mais comment cela, dis-moi que faut-il faire,
Pour durer dans le mal d’un tourment volontaire?
Taire.
Quoi se taire et souffrir? comment, ne faut-il pas
Accuser la cruelle, et blâmer ses appas?
Pas.
Mais que me sert cela d’endurer d’avantage,
Qui me fera jouir de cet humeur volage?
L’âge.
L’âge, que veux-tu dire, elle a plus de vingt ans,
Est-il pas la saison d’avoir ce que j’attends?
Temps.
Que faut-il faire encor, afin que ma confiance,
Après un si long temps, ne soit sans récompense?
Pense.
Je pense à lui vouloir tout le bien que je peux,
Je pense à l’agrandir à l’égal de mes vœux:
Je pense que mes vers, la rendant sans exemple,
Contraindront nos neveux à lui bâtir un temple:
Tant et tant de pensées seront-il superflus,
Peut-elle avoir de moi quelque chose de plus?
Plus.
De plus, eh qu’ai-je encor, ta réponse m’entame
D’un piquant aiguillon le plus profond de l’âme?
L’âme.
Mon âme reste encor, ne faut-il plus sinon
Que présenter mon cœur à l’honneur de son nom?
Non.
De cet amour naissant l’union mutuelle,
Doit en dépit du temps demeurer immortelle.
Telle.
Mais qu’aimais-je en premier, son bel œil ou sa main,
Qui me fit amoureux la voyant sans dessein?
Sein.
L’amour avec ses traits, d’une telle victoire,
Est donc le redevable à ce beau sein d’ivoire.
Voire.
Elle a je ne sais quoi qui n’a point de pareil,
Et qui peut égaler la clarté du Soleil.
L’œil.
Comment la faut-il voir, afin d’avoir la vue
D’une telle beauté qui ne m’est pas connue?
Nue.
Quel temps faut-il choisir pour avoir ce déduit,
A qui le jour fait tort et la chandelle nuit?
Nuit.
De qui peux-je obtenir la faveur que j’appelle,
Ce que peut obtenir un serviteur fidèle?
D’elle.
A la fin quel serai-je, alors que les bons dieux
Me permettront ce bien dont j’étais envieux?
Vieux.
Mais enfin que ferai-je, afin que la parjure
Ne me fasse vieillir avecque cette injure?
Jure.
Je jure que je l’aime, et si tous mes tourments
Ne trouvent point de fin après tant de serments.
Mens.
Que je mente, perfide, et commette un blasphème,
En jurant que je l’aime autant comme moi-même;
Je l’aime et je le jure. Eh quoi, nommeras-tu?
Et jurer et mentir, un acte de vertu;
Trouve plutôt le nom du dévot sacrifice,
Qui m’a fait immoler mon cœur à son service.
Vice.
Un vice, mon amour, c’est bien n’estimer point
Pour parfaite vertu cette ardeur qui m’époint.
Point.
Réponds-moi, que serai-je, ayant quitté l’usage
D’adorer les beaux traits de ce divin visage?
Sage.
Mais que serai-je, ayant un jour entre mes bras
L’objet de mes plaisirs et de tout mon soulas?
Las.
Oui, lassé de plaisir; mais que peut-on se faire,
En possédant le bien que posséder j’espère?
Père.
Le serai-je bientôt? j’étais évanoui,
Tu m’as ressuscité, ce nom m’a réjoui.
Oui.
Que deviendra ma belle après que mon martyre
M’aura fait possesseur de ce bien où j’aspire?
Pire.
Ô bons dieux, quels seront les plaisirs de mes jours,
Si ma belle me veut dénier son secours?
Courts.
Je ne sais qui me trouble écrivant ce langage
Qui m’ôte la raison, l’esprit et le courage
Rage.
Comment, cette fureur, autrefois mon mépris,
Me possède à présent où sont tous mes esprits.
Pris.
Mais pour devenir sage, ayant une maîtresse,
Ne dois-je pas l’aimer, ou bien l’aimer sans cesse?
Cesse.
Que donc mon amour cesse, ô conseils de rocher,
Je m’étonne comment l’amour peut te toucher?
Non, tu n’aimas jamais, ce n’était qu’une fable,
De dire qu’à l’Echo Narcisse était aimable?
Babillarde tais-toi, maudit qui te trouva,
Car qui s’arrête à toi jamais il n’acheva.
Va.