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A monseigneur le Duc de Nevers

Pierre de Marbeuf · 1628 · Baroque · 17e siècle
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Charles second Atlas, qui prends sur tes épaules Le globe de l’Empire, et les autels des Gaules: Ô grand Prince et grand Duc, que l’hydre des malheurs Ressent pour son Alcide, éprouvant tes valeurs, Guerrier rude aux assauts, et rude à se défendre, Corps d’Hercule animé d’un cœur d’un Alexandre, Dont le bras gouverné par un sens de Nestor, Ente l’esprit d’Ulysse à la lance d’Hector. Persée de l’Eglise, apporte le remède Qu’attend de ta valeur notre chaste Andromède, Qui liée au rocher de la captivité, Veut devoir à tes bras l’heur de sa liberté: Voici le champ d’honneur où l’Eglise t’appelle, Afin que ton courage épouse sa querelle, Et bien que les horreurs de dix mille hasards, Contre tes hauts desseins élèvent des remparts: Tu verras, si tu veux, aux plaines d’Idumée La victoire à grands pas marcher vers ton armée, Et pâlir de frayeur les croissants éclipsés, À l’aspect rayonnant de tes soleils croisés, Sion te recevoir à murailles ouvertes, Les ennemis rouler au penchant de leurs pertes: Va planter dans leurs cœurs les effets de l’effroi, Nos vœux et nos désirs ne regardent que toi. Ô généreux aiglon que l’aile de la gloire A couvé pour éclore une telle victoire, Va, brave combattant, reviens victorieux, Secondé du bonheur, et suivi de nos vœux. Alors, Charles mon Prince, et ma plume et ma lance Graveront en airain les traits de ta vaillance, Si tu veux marier comme ont fait les Césars, Les lauriers d’Apollon avecque ceux de Mars. Si parmi les clairons, grand Duc, tu me refuses De prêter ton oreille aux trompettes des Muses, Je te suivrai d’esprit, et lors poussant ma voix Au-delà du climat de l’Empire François, Pour donner les assauts, pour sonner la retraite, Ma Muse, pour le moins, servira de trompette, Puisque par un malheur au milieu des combats, La plume ne me peut servir de coutelas. Encor si cette plume avait été coupée Avecque le tranchant de ta céleste épée, Et qu’on pût l’endurcir autant comme le fer, Je graverais les faits qui t’ont fait triompher, Et t’ont rendu vainqueur au milieu des alarmes: De ce rare dessein j’embellirais tes armes, M’estimant par après heureux de remporter Le titre du Vulcan, d’un si grand Jupiter. Des soufflets d’Apollon ma forge est allumée. Et ma brusque fureur m’ayant l’âme enflammée, Je tourne mes sujets à l’endroit, à l’envers, Et tantôt j’accourcis ou j’allonge mes vers, Quand je chante la guerre avec un nerveux style, Le fer pour ce sujet est toujours plus facile, Je le détrempe au sang, j’y grave des lauriers, Aimable prix d’honneur des courages guerriers, Lesquels étant parés de ces armes divines, Ce sont autant de Mars qui n’ont point de Cyprines, Œuvre que ne peut pas un forgeron de Cour, Qui n’allume son feu que pour brûler d’amour. Je suis Poète sacré, fuyez, fuyez, profanes, Une divine horreur possède mes organes, Qui de sa déité remplissant mon esprit, Lui dicte en ces élans ce que ma main écrit. L’hydre de l’hérésie en désastres fertile, D’un nombre de malheurs menaçait notre Achille, Qui vaincu par sa force, et faible en son effort, Vit regermer la vie où il semait la mort; Son Empire couvert de guerre et de vacarmes, Est le champ de Cadmus où naissent les gendarmes, Où Mars tout insolent, fait entendre toujours Le gros bourdonnement du ventre des tambours, Qui battent tellement l’oreille de la France, Qu’il semble qu’elle soit un pays de souffrance, Tantôt par ses enfants, tantôt par l’étranger, Elle voit sa fortune en extrême danger: Or les guerres d’état, or les guerres civiles Mettaient contre elle-même en révolte ses villes, Tant de mortalités et tant de trahisons, Le désordre du temps, le chaos des saisons Montraient évidemment que la divine Astrée S’envolait de la France en une autre contrée: Après un long conflit pair à pair débattu Le vice allait presser sous le pied la vertu, La foi donnait les mains, et ses justes querelles Cédaient à la fureur des armes infidèles, Jà les seconds géants, ces esprits factieux, Avortons de la terre, haussaient contre les cieux Leurs bras et leurs desseins n’opposant que leur tête Pour rempart, à l’effort du feu de la tempête, Le seul vent de l’orgueil soufflait par leurs poumons: Mais cette vaine enflure engrossissant les monts, Enfante une Babel, où fondés sur la poudre, Ils se pensent armés à l’épreuve du foudre, Et cependant que Dieu contre ces inhumains, En sa juste vengeance allait rougir ses mains, Les tristes fondements restés de Palestine, Dans leur propre brasier fumaient en leur ruine: Les fidèles voyant quelle est la pesanteur D’un bras victorieux, insolent en rigueur, Se prévoyant voisins d’une semblable atteinte, Tremblaient au fond du cœur, les couleurs de la crainte Peignaient dessus leur front par un contraire effort, Aux traits du désespoir l’image de la mort. Dedans ses cruautés, un barbare Génie Forçait les volontés dessous sa tyrannie, L’injustice opposait aux lois l’autorité, La force à la raison, au droit l’iniquité, Tout allait être, hélas butin de ces harpies, Les faussaires enfin, les Turcs et les impies, De la foi, de Dieu même et de la piété, Bâtissaient un trophée à l’infidélité; Quand l’Eglise se vit ainsi mise en arrière, Son remède dernier est la seule prière, Et tremblante, à son Dieu commença de parler, Car son Dieu seulement la pouvait consoler, Et la vive douleur ayant son âme atteinte, Ne fit que par soupirs une telle complainte. Grand Dieu, Père Éternel, mon unique support, Tu vois qu’à ton Épouse on prépare la mort, Hélas ne veux-tu point détourner la tempête, Des malheurs que tu vois pendre dessus ma tête: Mon mal parle pour moi, que me sert le discours, J’endure, et tu le vois sans me donner secours, Si tes yeux peuvent voir mes pertes nonpareilles, Pour ouïr mes discours n’aurais-tu des oreilles? La paroles lui manque à nombrer ses travaux, Discourir d’avantage et souffrir tant de maux La douleur le défend, et le deuil qui la touche, Échange en pleurs les mots qui sortaient de sa bouche, Ne respirant que l’air qu’elle va soupirant, Le regret pour la faire éloquente en pleurant, Met la langue à ses yeux, et son sens s’enveloppe Sous l’ombre de la mort d’une froide syncope: Car ses yeux maternels qui ne peuvent plus voir Ses chers enfants captifs du barbare pouvoir, Par la muette voix de leur facond silence, Tournés devers le ciel par douce violence, Obligeaient le ciel même, en étant averti Par leurs propres secrets, d’être de leur parti; Quand Dieu vit son épouse aux regrets attachée, Sa céleste bonté fut de pitié touchée: Et n’eût été que Dieu par ses affections, Ne peut s’assujettir aux lois des passions, L’œil de sa triste épouse eût attiré ses larmes, Mais sa juste douleur le fit résoudre aux armes: De lui donner secours, grand Dieu, que tardes-tu? À ton nom l’ennemi se verrait abattu, Car qui ne craindrait pas les troupes animées De celui qui se dit le Seigneur des armées? L’univers est ton camp, les cieux tes étendards, L’arc-en-ciel est ton arc, et les foudres tes dards, Les éléments, l’enfer et la mort sont tes armes, Tous ces esprits divins te servent de gendarmes: Qui doit appréhender la fin de ces combats Si l’Eglise a pour soi de si braves soldats? La Vierge mêmement de son parti s’enrôle, Et pour lui confirmer l’effet de sa parole, Pour chef elle demande un grand Duc des François, Et tous ses partisans sont marqués de ses croix, De ses croix qui feront par une Sainte guerre, Que l’on verra le ciel triompher de la terre.

Notes

Recueil: Recueil de vers de Monsieur de Marbeuf. Titre complet: À Monseigneur le Duc de Nevers, sur l’institution de l’Ordre des Chevaliers d’une Croisade nouvelle, pour la conquête de la terre Sainte. Note précédant le titre: "Les deux pièces qui suivent sont imparfaites, et je vous les présente seulement parce que je les ai faites les premières: Cette excuse doit suppléer à leurs défauts. Et vous les recevrez plutôt pour un essai de poésie, que pour un ouvrage accompli."

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