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Ma généreuse obéissance
Ne connut jamais de pouvoir
Qui put obliger mon devoir
Aux effets de la complaisance:
Je n’adoucis point mes portraits
D’un vain pinceau de qui les traits
Font une fable ou bien un songe,
Parlant à la postérité,
Je dis aussi mal le mensonge
Que je dis bien la vérité.
Si je veux tirer de la boue,
Le nom obscur de quelque mort,
Ma plume alors souffre un effort,
Et ne veut point que je le loue:
Mais quand mes vers ont ce bonheur
D’avoir pour objet votre honneur,
Ils parlent de tant de merveilles,
Qu’il semble aux meilleurs jugements
Que la créance des oreilles
Est que je flatte, ou que je mens.
Pour vous un Dieu met dans nos âmes
Tant et tant de feux, qu’il nous faut
Élever nos esprits en haut
Selon le mouvement des flammes.
O mon Prince que vos grandeurs
Ne méprisent pas nos ardeurs
Quand notre plume écrit pour elles,
Parlez aux plus judicieux,
Ils vous diront qu’elle a des ailes
Qui vous feront voler aux cieux.
Si vous avez désir de boire
Du nectar que boit Jupiter,
Je veux vous en faire goûter
Dedans la coupe de la gloire:
Celui des Dieux n’est point plus doux
Que celui qu’on verse pour vous,
Car l’on connait que nos remèdes
Préservent le nom du trépas,
Et nos sommes les Ganimedes
Qui servons les Dieux ici-bas.
Qu’un Ange ait toujours la main prête
Pour détourner de vous le mal,
Et que le feu de Cardinal
Flambe bientôt sur votre tête:
Jà la Crosse emplit votre main,
Que la Croix l’emplisse demain;
Ne souffrez pas qu’un grand domaine
Vous enrichisse en ces quartiers,
Il faut que la pourpre Romaine
Vous mette au nombre des portiers.
Ce Prince est fils du dieu des armes,
Et frère du père des lois,
L’éloquence anime sa voix,
Et son visage a tant de charmes,
Que je ne vous abuse pas
Quand je jure sur tant d’appâts
Qu’il est l’ornement de la France,
Et qu’ayant la Mythre de Metz,
Il peut bien avoir l’espérance
Du bonheur que je lui promets.
Son front porte l’heureux présage
Que mes vœux auront leur effet,
Puisqu’en lui c’est le moins parfait
Que la beauté de son visage:
Pour mettre un esprit en ce corps,
Le Ciel a fait de tels efforts,
Que pour en dire la louange,
Celui-là n’a point enchéri
Qui nous a fait croire qu’un Ange
Est vêtu du corps de Henry.
À ce nom ma voix qui s’éclate
Avertit le peuple Romain,
Qu’aujourd’hui plutôt que demain
Henry mérite l’Écarlate.
O nom de renom immortel,
Pour vous mes vers font un autel,
Dont les adorables exemples
Feront juger à l’univers,
Que Saturne engloutit les temples,
Et qu’il ne touche point aux vers.
Meurent ceux qui veulent revivre
Par l’éloge de leurs tombeaux,
Pour se défendre des corbeaux
Ils s’arment de marbre et de cuivre:
Ce Dieu qui dévore les morts,
Afin de nourrir son grand corps
Peut métaux et pierre dissoudre,
Car sous les mêmes monuments
Aujourd’hui Rome voit en poudre
Et fondateurs et fondements.
Le grand arrêt des destinées
Renverse les plus beaux palais,
Et les siècles n’ont vu jamais
Les vers obéir aux années.
O toi qui t’ébahis à tort
Que les vers ont vaincu la mort,
Il faut qu’avec moi tu remarques
Que les neuf Muses plusieurs fois
Ont aisément vaincu les Parques,
Les Parques qui ne sont que trois.
Le divin Homère et Virgile
Ont-ils pas bravé leurs ciseaux?
Leurs quenouilles et leurs fuseaux
Ont-ils pu filer contre Achille?
Dessous la faveur des lauriers
Des grands héros, et des guerriers.
La gloire des vers se conserve,
Et je ne m'en étonne pas,
Pourrait-on regarder Minerve
Sans voir le nom de Phidias?
Ce que j'écris je le répète,
Un Dieu me l'avait déjà dit,
Si sa parole est sans crédit
Mes vers veulent qu’on les rejette:
Bâtissez, dit-il, des autels,
Avecque des vers immortels,
À ce prince qui le mérite,
Puisqu'en son nom l'éternité,
Pour l'adopter seul, déshérite
L'idole de la vanité.
Démon des vers qui prends la peine
De me visiter aujourd'hui,
Je connais bien que c'est pour lui
Que tu me réchauffes la veine;
Tes conseils semblent m'avertir
Que pour sa gloire il faut bâtir
Un temple suivant ton modèle:
C’est assez j’entends ta raison,
Je prendrai pour lui la truelle,
Puisqu'autrefois tu fus maçon.
Phœbus tu reçus de l'outrage
Du mépris de Laomédon,
Laisse un parjure à l'abandon,
Et viens aider à mon ouvrage:
Ta main ayant déjà fondé
L'autel que tu m'as commandé,
Ma tâche doit être bornée;
Lorsque l'on fait des bâtiments,
C'est bien une grande journée
Que d'en jeter les fondements.