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De vos tombeaux pleins de ténèbres,
Esprits oyez mes cris funèbres,
Et priez pour moi le trépas:
Je passe ici les nuits entières,
Cherchant parmi vos cimetières,
Et mon repos et mon repas.
Démons qui hantez les voiries,
Et qui là baisez les furies,
Venez me suivre en ces déserts;
Tandis que la rage m’irrite,
Il faut que je me précipite,
Si vous me montrez des rochers.
Corbeaux, quelqu’un de vous essaie
De s’accorder avec l’orfraie,
À la musique des hiboux:
Et puis chantez mes funérailles,
Comme autour des vieilles murailles
Vous chantez pour les loups-garous.
Objets des justes pénitences,
Échafauds, affreuses potences,
Où sont, où sont tous les bourreaux:
Que sert-il de me faire attendre,
Pourquoi si ce n’est pour me pendre,
Voulez-vous porter des cordeaux.
Vous, ô rochers, bois et montagnes,
Mers, fleuves, déserts, et campagnes
Donnez un sépulcre à mon corps:
Non non, foudroyez-le, tempêtes,
Ou qu’il aille aux ventres des bêtes,
S’endormir avecque les morts.
Lions, que quelqu’un me dévore,
Car j’ai trahi ce que j’adore:
Dedans cette brutalité
Je ne change point de nature,
Quand Silvandre s’est fait parjure,
Il a pris votre qualité.
Armez-vous contre moi, batailles,
Enfers ouvrez-moi vos entrailles,
Là-dedans faites-moi périr:
Non, n’abrégez si tôt ma vie,
Afin qu’au vouloir de Silvie,
Silvandre se sente mourir.
Ô Ciel veux-tu point te résoudre
À lancer dessus-moi ton foudre:
Non, je mourrais trop glorieux,
Après avoir livré la guerre
À cette beauté de la terre,
D’être puni d’un coup des cieux.
Ô mer ne souffre que mes crimes,
Dans le ventre de tes abîmes,
Demeurent lâchement couverts:
Il faut qu’au monde on me trahisse,
Ayant trahi par ma malice,
L’ornement de cet univers.
Ma faute en mon visage empreinte,
Fait pâlir la lune de crainte
Fait grossir la mer de fureur,
Fait rougir le foudre de honte,
Et mes peines quand je les conte,
Font trembler la terre de peur.
Ce n’est qu’à cause de mes peines
Que l’on voit pleurer les fontaines,
Qu’on oit murmurer les ruisseaux,
Que les tourterelles gémissent,
Et les malades ne guérissent,
Qu’à fin de m’envoyer leurs maux.
Les jours nous ôtent leur lumière
À la faveur de ma prière,
Afin de ramener les nuits,
Les nuits avec leur robe noire
Me consolent, et me font croire
Qu’on fait le deuil de mes ennuis.
Si cet été la canicule
Nous rafraîchit, et ne nous brûle,
Donnant plus d’eaux que de chaleurs;
Mes larmes imitant la pluie,
C’est que les cieux par jalousie,
Pleuvent pour imiter mes pleurs.
Chaque saison est ma partie,
Et j’en ressens l’antipathie:
Que si mes desseins amoureux
Ont des froideurs, l’été les chasse,
Et puis après l’hiver me glace
Quand l’amour allume mes feux.
Automne de qui le partage
Reçut les fruits pour héritage,
Si les fruits ont suivi tes fleurs,
Pourquoi le Ciel par injustice,
Veut-il que mon amour fleurisse,
Pour ne recueillir que des pleurs.
Tu n’as point de fruit qui me plaise,
Le seul printemps porte la fraise,
Et cette fraise sans dessein
Me fait encor mourir d’envie
De revoir bientôt ma Silvie,
Pour la baiser dessus son sein.
Dans l’aigreur de mon infortune,
Rien ne me plaît, tout m’importune,
Les objets les plus innocents
Entretenant ma fâcherie,
Figurent à ma rêverie
Tout ce qui déplaît à mes sens.
Le soleil me semble un comète,
Et quoique sa clarté promette
De luire, et de ne brûler pas,
Je crois que ce flambeau céleste
Deviendra la torche funeste,
Qui doit éclairer mon trépas.
Si le printemps après la rage
De quelque épouvantable orage,
Fait souffler sur moi les Zéphirs:
Il semble aussitôt à ma peine,
Qu’ils ont modéré leur haleine,
Pour contrefaire mes soupirs.
Tout aussitôt que je vois rire,
Tout aussitôt mon cœur soupire:
L’on ne rit que pour m’attaquer,
Et par raison je m’imagine,
Que la rose n’a point d’épine,
Qu’à celle fin de me piquer.
Les fleurs, les astres de la terre,
Me font peur dessus un parterre;
C’est leur beauté qui me dépeint
Que mon esprit n’était pas sage,
Ayant méprisé ce visage
Dont les fleurs imitent le teint.
Ô beaux arbres, que vos feuillages
Ne me prêtent plus leurs ombrages,
Puisque votre ombrage me nuit,
Aussitôt que je vois de l’ombre,
Il me semble que je vois l’ombre
De ma belle qui me poursuit.
Le Rossignol et sa musique
Ne me plaît point, car je me pique
De voir ce petit effronté,
Qui ne me va montrant sa plume,
Que pour accuser ma coutume
D’aimer trop la légèreté.
Pour croitre le mal que j’endure,
Les près se vêtent de verdure;
Puisqu’en dépit de mes souhaits
Alors que tous les près fleurissent.
Si mes espérances flétrissent,
C’est pour ne refleurir jamais.
Vous rivières et vous rivages,
Vous blessez mes humeurs sauvages:
Car je doute si vos ruisseaux
Prennent source de mes paupières
Ou bien si mes yeux, des rivières
Pour pleurer empruntent les eaux.
Les diamants quand ils éclatent,
M’offensent plus qu’ils ne me flattent:
Et je vois que leur dureté,
N’est et si brillante et si belle,
Que pour accuser le modèle
De mon insensibilité.
Ô miroir, ton cristal de glace
Fait voir l’horreur dessus ma face,
Et je n’ose m’en approcher,
Puisque ton cristal me reproche,
Que si son corps est fait de roche,
Que mon cœur est fait de rocher.
Toutefois cristal, s’il te semble,
Qu’à ta roche mon cœur ressemble:
Il m’est avis d’autre côté,
Quoique l’on polisse ta glace,
Qu’elle est moins nette que la face
De qui j’adore la beauté.
D’un tel excès de frénésie
Ma raison se trouve saisie,
Que ce qui reste de raison,
Sert pour avoir la connaissance
Que mon mal est sans espérance
De recevoir sa guérison.
J’ai tout fait troubler sur Parnasse,
Phébus même oyant mon audace,
Me jette un regard de travers,
Et se rend tellement farouche,
Qu’il défend de dire à ma bouche
Mon désespoir avec des vers.