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Soufflez Zéphirs, que le Soleil essuie
Son œil mouillé d’une trop longue pluie,
Pan est fâché que les Nymphes ses sœurs
Ne dansent plus, et Cibelle s’ennuie
D’être sans robe au milieu des froideurs.
Phoebus lui donne une jupe nouvelle,
Naissez, ô fleurs, le printemps vous appelle,
Fâcheux hiver en tes froides prisons,
Bride les eaux, puisque malgré ta rage,
Je ferai voir au milieu des glaçons
L’unique FLEUR que le temps n’endommage.
Quand le printemps a la glace bannie,
Flore et Zéphir lui tiennent compagnie
Pour travailler à l’ouvrage des fleurs,
L’amour s’y joint, mais celles qu’il manie
Naissent en forme ou de flamme, ou de pleurs.
Nature en fait l’étoffe et le modèle,
Zéphir les coupe, et Flore les dentelle
La mignardise engraine leurs chatons
Pour les masquer Junon fait un nuage,
Sans lequel peut préserver ses boutons,
L’unique FLEUR que le temps n’endommage.
La propreté rend leur feuille polie,
La volupté de leur beauté ravie,
En les baisant y donne ses senteurs:
Puis Phoebus met pour chaque maladie,
À chaque fleur un remède aux douleurs.
Mais quand l’été son chariot attèle,
Et que d’ardeur sa perruque étincelle,
Tout est brûlé, les prés, les bois, les monts
Restent sans fleurs, sans feuille, sans ombrage,
Et seulement résiste à ses rayons
L’unique FLEUR que le temps n’endommage.
Filles du ciel, astres de la prairie,
Chaque élément avec vous se marie,
Le feu s’imprime en vos vives couleurs:
L’eau vous blanchit, la terre vous varie,
Et l’air se coule en vos douces odeurs.
Que dedans l’air pour régner sur Cybelle,
Les quatre vents disputent leur querelle:
Si les autans, et si les aquilons
Ravissent tout, quoique gronde l’orage,
Toujours fleurit malgré les tourbillons,
L’unique FLEUR que le temps n’endommage.
Belle Amaranthe, êtes-vous point Clitie,
Que le Soleil pour maîtresse a choisie,
Que ses rayons de leurs vives chaleurs
N’osent blesser : non, car la jalousie
En des soucis a changé ses langueurs.
Quoiqu’une fleur, et si tendre et si belle,
Au froid, au chaud, bien qu’il brûle et qu’il gèle
Ouvre sa chasse, et garde ses fleurons;
L’hiver ne peut lui faire aucun dommage,
L’été ne peut flétrir de ses brandons
L’unique FLEUR que le temps n’endommage.
Envoi
Nature humaine est une criminelle,
Elle a subi la mort originelle,
Nous naissons fleurs, comme fleurs nous mourrons,
Et cette mort fait seulement hommage
Au pur concept, à qui nous comparons
L’unique FLEUR que le temps n’endommage.
Notes
Recueil: Recueil des vers de Monsieur de Marbeuf.
Titre complet: Chant royal - L’amaranthe - L’amaranthe seule entre les fleurs, comme témoigne Pline, et son nom même le porte, ne flétrit jamais.
Au vers 4, "Cibelle" correspond à Cybèle, une divinité d’origine phrygienne personnifiant la nature sauvage.
Plus loin, "Clitie" (Clytie) est une nymphe aquatique, fille des titans Océan et Téthys. Selon le mythe Clytie, amoureuse en vain du dieu Hélios, se transforme en héliotrope après avoir été rejetée par celui-ci.