«
La mort n’est qu’une femme, ainsi qu’Hylas la nomme,
Hylas c’est donc à tort
Que ton jeune courage étant au cœur d’un homme,
Craint la main de la mort.
La mort n’a rien d’affreux, elle est toute paisible,
Ceux que sa flèche atteint
N’ont jamais rapporté qu’elle fût si terrible,
Que la peur la dépeint.
Regarde ce dormeur, c’est la vivante image,
Remarque chaque trait,
Et vois que la beauté qu’on voit dans son visage,
Est dedans ce portrait.
Le sommet et la mort également aimables,
Ne sont point différents,
La nature aurait tort d’avoir fait dissemblables,
Deux si proches parents.
Au repos du sommeil la mort n’est point contraire,
C’est la même douceur:
Et lassé, te plains-tu si recherchant le frère
Tu rencontres la sœur.
Que l’homme donc s’assure, ayant en sa pensée
Chaque fois qu’il s’endort,
Que pour revivre encore il fit la nuit passée
Un essai de la mort.
Quiconque des mortels injustement murmure
De la loi du trépas,
Il devait, recevant l’être de la nature,
Prier de n’être pas.
Si l’âme dans le corps est dans un esclavage,
Avec quelle raison
Te plains-tu qu’on a fait, pour l’ôter de servage,
Des clefs à sa prison.
Tu te laisses à tort abuser à l’envie
De l’immortalité:
Penses-tu préserver le verre de ta vie
De la fragilité?
Si l’air par le défaut, si l’eau par l’abondance
T’étouffe en un moment,
Vois-tu pas que tu vis dessous la dépendance
Du plus simple élément.
L’un dessus l’échafaud fait une tragédie
De la fin de ses jours,
L’autre dedans le lit voit qu’une maladie
Finit le même cours.
L’un meurt en son enfance, et l’autre en sa jeunesse,
On ne peut l’éviter,
Et l’on n’a reculé la mort de la vieillesse
Que pour mieux la goûter.
Écoute ta raison de ce mal qui t’enivre,
Elle te veut guérir,
N’échange pas, dit-elle, au doux plaisir de vivre,
La crainte de mourir.
As-tu peur qu’aux festins la mort pour te surprendre
Ne cache du poison?
Comment veux-tu mourir, si le grand Alexandre
Mourut de la façon?
Quand le ciel dessus toi promènera sa foudre,
Tu ne peux échapper.
Étant un coup du Ciel, dois-tu pas te résoudre,
Si Dieu veut te frapper.
Réjouis-toi plutôt, quand le tonnerre gronde,
Sans t’étonner si fort,
Le Ciel fait ce grand bruit pour avertir le monde
Qu’il prépare la mort.
Si du sang des soldats une lame trempée
T’atteint mortellement,
Pense que de mourir avec un coup d’épée,
C’est mourir noblement.
Mourons joyeusement avec le bruit des armes,
Et le son des tambours,
Baignons-nous dans le sang, sans nous baigner de larmes,
À la fin de nos jours.
Suivons ces voix d’airain qui sonnent les approches
De nos derniers moments,
Laissons pleurer après les femmes et les cloches
Dessus nos monuments.
N’attendons pas au lit que l’âge nous assomme
Par sanglots étouffants,
Ce n’est pas en ce lieu que doit mourir un homme,
Où naissent les enfants.
Tout le bronze et le marbre, et ce qu’on peut dépendre
Pour armer les tombeaux,
Sert aux morts seulement afin de les défendre
De la faim des corbeaux.
Lorsque tu vois la mer, ton courage succombe
Au lieu de t’animer
Aurais-tu sur la terre une plus grande tombe,
Qu’au milieu de la mer?
Peut-être que la peur d’être sans sépulture
Te donne des frissons,
Dis-moi de qui vaut mieux être la nourriture
Des vers ou des poissons.
Il faut allègrement à la mort se résoudre,
Et ne la craindre pas,
Si vifs nous sommes terre, et morts nous sommes poudre,
C’est peu que le trépas.
Si l’on pleure en naissant, en mourant l’on doit rire,
Car les pleurs du berceau
Enseignent que le mal de la naissance est pire
Que celui du tombeau.
La mort s’enfuit de ceux qui la veulent poursuivre,
Et l’on la voit courir
Seulement après ceux qui veulent toujours vivre,
Et jamais ne mourir.
Tant plus on me dira que sa flèche est cruelle,
Et son arc outrageux,
Moins je serai timide, et plus en dépit d’elle
Je serai courageux.
Car alors qu’on l’empêche avecque tant de peine
D’entrer en la maison,
Elle en ouvre la porte avec des mains de laine,
Et prend en trahison.
Il est vrai que la faim, et la peste, et la guerre
Sont des coups furieux,
Mais Dieu par ce moyen, ne dépeuple la terre
Que pour peupler les cieux.
La grandeur qui distingue une maison royale
De celle des bouviers:
Loge la mort chez soi, qui sans choisir, égale
Les sceptres aux leviers.
Le sort qui toujours gronde, ayant fait que l’orage
Est dessus toi fondu,
Si perdant tous les biens, tu ne perds le courage,
Tu n’auras rien perdu.
Rien n’arrive pourtant que Dieu ne le permette,
Et le moindre animal,
Sans le vouloir divin, quoi que le sort promette,
Ne peut avoir de mal.
Le monde n’est qu’un flux et un reflux qui change
Ce qu’on voit ici-bas:
Qui s’il était constant, ce serait chose étrange
Si le ciel ne l’est pas.
Quoi qui puisse arriver, ferme, je me propose
De le voir sans ennui:
L’homme est bien inconstant si son cœur ne repose,
Quand Dieu veille pour lui.
Si de te faire mal tout le monde s’efforce,
Faut-il désespérer:
Dieu mesure le mal, et puis selon ta force
Il te faut endurer.
Alors que de tes biens la fortune se joue,
Le ciel veut t’éprouver:
Il ne faudra demain qu’un autre tour de roue
Afin de t’élever.
Tu prendras pour objet la volonté divine
En tes plus grands travaux;
Soit pour vivre ou mourir, elle est la médecine
Qui guérit de tous maux.
Hylas ce dernier trait, de toute ma peinture
Est le trait le plus beau:
Et de peur de gâter une chose si pure,
Je lève le pinceau.