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Le tableau de la beauté de la mort

Pierre de Marbeuf · 1628 · Baroque · 17e siècle
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La mort n’est qu’une femme, ainsi qu’Hylas la nomme, Hylas c’est donc à tort Que ton jeune courage étant au cœur d’un homme, Craint la main de la mort. La mort n’a rien d’affreux, elle est toute paisible, Ceux que sa flèche atteint N’ont jamais rapporté qu’elle fût si terrible, Que la peur la dépeint. Regarde ce dormeur, c’est la vivante image, Remarque chaque trait, Et vois que la beauté qu’on voit dans son visage, Est dedans ce portrait. Le sommet et la mort également aimables, Ne sont point différents, La nature aurait tort d’avoir fait dissemblables, Deux si proches parents. Au repos du sommeil la mort n’est point contraire, C’est la même douceur: Et lassé, te plains-tu si recherchant le frère Tu rencontres la sœur. Que l’homme donc s’assure, ayant en sa pensée Chaque fois qu’il s’endort, Que pour revivre encore il fit la nuit passée Un essai de la mort. Quiconque des mortels injustement murmure De la loi du trépas, Il devait, recevant l’être de la nature, Prier de n’être pas. Si l’âme dans le corps est dans un esclavage, Avec quelle raison Te plains-tu qu’on a fait, pour l’ôter de servage, Des clefs à sa prison. Tu te laisses à tort abuser à l’envie De l’immortalité: Penses-tu préserver le verre de ta vie De la fragilité? Si l’air par le défaut, si l’eau par l’abondance T’étouffe en un moment, Vois-tu pas que tu vis dessous la dépendance Du plus simple élément. L’un dessus l’échafaud fait une tragédie De la fin de ses jours, L’autre dedans le lit voit qu’une maladie Finit le même cours. L’un meurt en son enfance, et l’autre en sa jeunesse, On ne peut l’éviter, Et l’on n’a reculé la mort de la vieillesse Que pour mieux la goûter. Écoute ta raison de ce mal qui t’enivre, Elle te veut guérir, N’échange pas, dit-elle, au doux plaisir de vivre, La crainte de mourir. As-tu peur qu’aux festins la mort pour te surprendre Ne cache du poison? Comment veux-tu mourir, si le grand Alexandre Mourut de la façon? Quand le ciel dessus toi promènera sa foudre, Tu ne peux échapper. Étant un coup du Ciel, dois-tu pas te résoudre, Si Dieu veut te frapper. Réjouis-toi plutôt, quand le tonnerre gronde, Sans t’étonner si fort, Le Ciel fait ce grand bruit pour avertir le monde Qu’il prépare la mort. Si du sang des soldats une lame trempée T’atteint mortellement, Pense que de mourir avec un coup d’épée, C’est mourir noblement. Mourons joyeusement avec le bruit des armes, Et le son des tambours, Baignons-nous dans le sang, sans nous baigner de larmes, À la fin de nos jours. Suivons ces voix d’airain qui sonnent les approches De nos derniers moments, Laissons pleurer après les femmes et les cloches Dessus nos monuments. N’attendons pas au lit que l’âge nous assomme Par sanglots étouffants, Ce n’est pas en ce lieu que doit mourir un homme, Où naissent les enfants. Tout le bronze et le marbre, et ce qu’on peut dépendre Pour armer les tombeaux, Sert aux morts seulement afin de les défendre De la faim des corbeaux. Lorsque tu vois la mer, ton courage succombe Au lieu de t’animer Aurais-tu sur la terre une plus grande tombe, Qu’au milieu de la mer? Peut-être que la peur d’être sans sépulture Te donne des frissons, Dis-moi de qui vaut mieux être la nourriture Des vers ou des poissons. Il faut allègrement à la mort se résoudre, Et ne la craindre pas, Si vifs nous sommes terre, et morts nous sommes poudre, C’est peu que le trépas. Si l’on pleure en naissant, en mourant l’on doit rire, Car les pleurs du berceau Enseignent que le mal de la naissance est pire Que celui du tombeau. La mort s’enfuit de ceux qui la veulent poursuivre, Et l’on la voit courir Seulement après ceux qui veulent toujours vivre, Et jamais ne mourir. Tant plus on me dira que sa flèche est cruelle, Et son arc outrageux, Moins je serai timide, et plus en dépit d’elle Je serai courageux. Car alors qu’on l’empêche avecque tant de peine D’entrer en la maison, Elle en ouvre la porte avec des mains de laine, Et prend en trahison. Il est vrai que la faim, et la peste, et la guerre Sont des coups furieux, Mais Dieu par ce moyen, ne dépeuple la terre Que pour peupler les cieux. La grandeur qui distingue une maison royale De celle des bouviers: Loge la mort chez soi, qui sans choisir, égale Les sceptres aux leviers. Le sort qui toujours gronde, ayant fait que l’orage Est dessus toi fondu, Si perdant tous les biens, tu ne perds le courage, Tu n’auras rien perdu. Rien n’arrive pourtant que Dieu ne le permette, Et le moindre animal, Sans le vouloir divin, quoi que le sort promette, Ne peut avoir de mal. Le monde n’est qu’un flux et un reflux qui change Ce qu’on voit ici-bas: Qui s’il était constant, ce serait chose étrange Si le ciel ne l’est pas. Quoi qui puisse arriver, ferme, je me propose De le voir sans ennui: L’homme est bien inconstant si son cœur ne repose, Quand Dieu veille pour lui. Si de te faire mal tout le monde s’efforce, Faut-il désespérer: Dieu mesure le mal, et puis selon ta force Il te faut endurer. Alors que de tes biens la fortune se joue, Le ciel veut t’éprouver: Il ne faudra demain qu’un autre tour de roue Afin de t’élever. Tu prendras pour objet la volonté divine En tes plus grands travaux; Soit pour vivre ou mourir, elle est la médecine Qui guérit de tous maux. Hylas ce dernier trait, de toute ma peinture Est le trait le plus beau: Et de peur de gâter une chose si pure, Je lève le pinceau.

Notes

Recueil: Recueil de vers de Monsieur de Marbeuf. Titre complet: Le tableau de la beauté de la Mort, présenté par Hylas, Seigneur de mérite, lequel ne pouvait goûter les félicités de la vie dans les appréhensions de la mort.

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