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Enfin éloigné de la Cour,
Où mon esprit fait son séjour
Avecque ma chère Amaranthe:
Ici je traîne un pauvre corps,
Que par une âme soupirante
L’on distingue d’entre les morts.
De mon teint morte est la couleur,
Comme un mort je suis sans chaleur:
Voyant ma face basanée,
L’on croit qu’amour ait, à la fin,
Arraché des mains du destin,
Le fil de ma dernière année.
Quelquefois mon deuil adouci,
Ôtant de mon cœur le souci,
Rend les paroles à ma bouche:
Mais éloigné de ces doux lieux,
Le ressouvenir qui me touche,
Ne me fait parler que des yeux.
Sa face, son teint, ses regards,
Ses doux attraits, ses ris mignards,
Mes chers objets en sa présence,
Se sont changés en mon malheur,
En des arguments de douleur,
Cependant cette triste absence.
Absent je flatte mes pensées
De la mémoire des baisers
Que tant de fois j’ai reçu d’elle:
Sans la cause cesse l’effet
Étant séparé de ma belle,
Je n’en aurai plus ce bienfait.
Je laisse à part la cruauté,
Dont me tourmentait sa beauté
En sa rigueur insupportable:
Car oubliant tout mon tourment,
Je la regarde seulement
Du côté dont elle est aimable.
Après ce premier feu d’amour,
La raison combat à son tour
L’amour dont mon âme est saisie:
Cela ne fait que m’animer,
Car il semble à ma fantaisie,
Que la raison parle d’aimer.
Les amants se plaignant aux Cieux,
Leurs plaintes touchèrent les Dieux,
Qui pour une entière concorde,
Firent marier l’autre jour
Le petit folâtre d’Amour
Avecque la miséricorde.
Ô chère Amaranthe aimez-moi,
Puisque me donnant votre foi,
Vous ne pouvez avoir de blâme:
Car c’est un acte glorieux
D’avoir fait résoudre une femme
À faire le vouloir des Dieux.