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Pour vivre bienheureux j’ai commencé de vivre
Loin de la Cour des Rois:
Et le jour qui me vit mettre fin à ce livre,
Me vit entrer au bois.
Gardes de mes secrets, à qui je me découvre,
Vous savez les raisons:
Ô forêts qui me font faire échange du Louvre
Avecque vos buissons.
Des plaisirs d’un grand Roi vous êtes les nourrices,
Vous avez des appâts
Qui l’appellent à vous, avec des artifices
Que les dames n’ont pas.
Mais oyant que l’on dit que je suis votre maître,
Sera-t-il point jaloux
Que cette qualité ne me peut pas permettre
D’être éloigné de vous.
Vous gardant, ô forêt, avec beaucoup d’adresse,
J’ai beaucoup de travaux:
Car pour jouir de vous, je ne peux, ma maîtresse,
Être sans Corivaux.
Ces amants engelés que le dépit possède,
Vous blessent tous les jours:
Et le mal qu’ils vous font n’aurait point de remède,
S’il n’avait mon secours.
Ils vous jettent en bas, puis ils vous écartèlent,
Ô Ciel quels amoureux:
Ils me disent qu’il faut, puisque pour vous ils gèlent,
Que vous brûliez pour eux.
Ils vous coupent les pieds, ils tranchent votre tête,
Ils abattent vos bras:
Voyant ces cruautés, j’aurais un cœur de bête
De ne vous plaindre pas.
Arrêtez-vous, cruels, le Roi vous le commande,
N’irritez son courroux:
Si vous ne voulez pas, méchants, qu’on vous amende,
Au moins amendez-vous.
Ô Pan Dieu protecteur des forêts de la France,
Sous votre autorité,
Silvandre a dans les bois bien plus de complaisance,
Que de sévérité.
Des chasses et des eaux, des bois et des rivages,
Son esprit possesseur,
A maintenant rendu ses humeurs si sauvages,
Qu’il n’a plus de douceur.
Ô Pan excusez-moi, Silvandre est si farouche
Dedans ces châtiments,
Que pour vous saluer il n’a pas en sa bouche,
Mêmes des compliments.
Arbres je vous le dis, et gardez ces sentences
Que je répète ici:
Pour les voleurs des bois, les bois ont des potences,
N’approchez point d’ici.