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Lecteur, ne vous étonnez pas
Si la rime sert de compas
Aux ouvrages que je compose:
Ce sont des mystères couverts,
Lors que pour bien parler en prose
Je m’exerce à faire des vers.
Celui qui court sur les montagnes,
Peut se promener aux campagnes;
Et qui danse sur le rocher,
Où Phébus fait sa résidence,
Ne doit pas craindre de marcher
Par les plaines de l’éloquence.
Celui qui serre ses discours,
Qui les ajuste et les fait courts,
Sait la façon de les étendre:
Qui sait la musique et ses lois,
Serait-il obligé d’apprendre
L’usage commun de la voix?
Ô le céleste bénéfice
Que la nature et l’artifice:
Sans l’éclat de la vanité
Elever les pompes superbes,
Et maintenir sa gravité
Jusques parmi les simples herbes.
Avec une plume et des vers,
Porter un Empire à l’envers,
Et parcourir toute la terre;
Trouver un million de noms,
Dépeindre le bruit du tonnerre,
Et le tonnerre des canons.
Tantôt d’une main plus hardie
Ensanglanter la Tragédie,
Et tantôt d’un style plus doux
Epandre l’encens des louanges,
Et jusqu’au Ciel rendre jaloux,
De son esprit le chœur des Anges.
Je ne dis pas que ces buveurs,
Que ces Romans, ces vieux rêveurs,
Ont ce trésor dedans leurs plumes;
Leurs veines qui s’enflent de vin,
Font de leurs vers des apostumes,
Et de leurs mots font du venin.
Apollon, tes règles nouvelles
Ont fait peur aux jeunes cervelles,
Dont tu censures les écrits,
Et vont disant en leurs colères,
Que les Français ont des esprits
Qui ne souffrent point les galères.
Si l’on tolérait ces affronts,
Que le laurier ceignit vos fronts
Petits écrivains que vous êtes,
Je conseillerais aux guerriers
De ne songer plus aux conquêtes,
S’ils pensaient avoir des lauriers
Vos belles choses sont si fades,
Qu’elles rendent mes yeux malades:
Mon humeur pleine d’apreté,
Blâme votre délicatesse,
Car elle a trop de propreté,
Et moi trop peu de politesse.
Courtisans, ne me lisez pas
Si vous recherchez les appâts
Et le fard de votre langage,
Que ne vous peut donner la voix
D’un homme rustique et sauvage,
Qui n’a point de Cour que les bois.