«
Tandis que sur un banc, à l’ombre d’un vieux saule
Qui pleurait ses rameaux par-dessus mon épaule,
Je lisais quelques vers d’un poète oublié
Et qu’une fine pluie commençait à tomber,
Apparut près de moi en sortant des fougères,
Un chien bientôt suivi d’une fille étrangère;
Ses cheveux, emmêlés sur son jeune visage,
Semblaient vouloir se mettre à l’abri de l’orage
Qui menaçait les arbres d’un lointain tonnerre,
Etouffé par le vent qui soufflait sa colère.
Mais son sourire franc, qui restait impassible,
Aurait souffert sans mal un déluge de Bible,
Tant rien n’eut pu ruiner la promenade heureuse
Qu’elle offrait à son chien dans les herbes moelleuses,
Tant rien n’eut empêché ce moment suspendu
Où l’esprit est absent et l’âme détendue.
Je relevai les yeux de mes rimes amères
Pour suivre, pas à pas, les démarches légères
De mes deux compagnons du jour improvisés,
Sans qu’ils ne sachent rien de mes regards grisés.
Le petit chien jouait à semer sa maîtresse
Qui le sortait toujours sans attacher sa laisse.
Elle avançait un peu, revenait en arrière,
Courrait, sautait, riait au-dessus des bruyères,
Et quand il était loin, la truffe dans les ronces
À chasser une proie, jusqu’à ce qu’il renonce,
Elle chantait son nom d’une voix magnifique,
Et le joyeux cabot accourait en musique,
Accompagné des airs de sa maîtresse émue
Qui l’embrassait, heureuse à le voir revenu.
Je regardais leur jeu et, certes un peu jaloux,
Je songeais aux vieux jours où j’allais à genoux
Rampant derrière toi durant les soirs d’ivresse,
Suppliant que tes mains m’offrent quelque caresse,
Reniflant ton parfum, et hurlant à la mort
Quand je revenais seul et livré à mon sort.
J’enviais presque ce chien aux pieds de sa maîtresse,
J’enviais les doux regards, la joie et la tendresse,
Et l’ombre d’un instant, haletant, hors d’haleine,
Je me sentis un peu libéré de mes chaînes...