← Retour aux poèmes

Vapeur XXXIII - Quelques-unes doivent dire cela

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
«
Mon Dieu, j'ai fait pour lui beaucoup de sacrifices, Je ne m'en repens pas, – ce sont de doux calices Où mes lèvres ont bu. Maintenant je suis là, toute à toi pour la vie, Alors, pourquoi veux-tu que lorsque je te prie Mon esprit soit perdu ? Pourquoi me permets-tu de regretter cet âge Où l'on ressemble tant à l'oiseau sur sa cage Qui va goûter de l'air ; Où Rien nous donne tout, – où l'âme est assurée Dans sa brûlante foi, qu'au moins pour la durée Notre amour est de fer. Pourquoi mes yeux croient-ils voir, malgré ce mur sombre Des buissons et de l'eau, et plus loin un grand nombre De brins fleuris des prés ; Et puis à côté d'eux de légers tas de terre Qu'un petit animal soulève avec mystère Où je plantais mes pieds. Je crois apercevoir en la nuit, à cette heure, Les os blanchis du chanvre éclairant la demeure De ces bons paysans ; Il me semble souvent, sans que le ciel se change, De feuilles et de pluie, respirer ce mélange Qui tombe tous les ans. Car je suis d'un pays où l'eau coule de source, Où les blés et les bois, les grands arbres, la mousse, M'ont formé mon berceau. Comme il a soutenu mon existence frêle Tout ce peuple des champs ; je n'ai pas eu de grêle Quand j'étais un roseau. Pourquoi m'a-t-on conduite au miroir de la ville, Je ne voulais pas, moi ; et ce fut difficile À tous de m'y mener. Aussi, pendant longtemps, j'y eus toujours la fièvre, On me rendit mon air et mes courses de lièvre Pour encor m'emmener. Oh ! que n'a-t-on laissé, toujours comme la guêpe, Ma vie parmi les fleurs ; des jours noircis de crêpe Pour moi n'auraient point lui. Le soir, j'abandonnais mes couleurs favorites, À la garde de Dieu mes belles Marguerites Dont l'herbe était l'étui. Mon Dieu, tu m'as donné plusieurs instants de joie, Mais à présent je suis, des angoisses, la proie, Sa chair de chaque jour. Je me rafraîchis bien quand l'église résonne De chants pieux et saints, – mais je n'y sens personne Qui comprenne l'amour. Où est-il ? où va-t-il ? celui qui a fait naître Ce frisson enivrant qui brûle encor mon être, Plus le cœur que les os. Quelques lettres de lui que je me meurs à lire Entrent dans ma cellule et mordent mon sourire Comme à coups de ciseaux. Et pourtant j'ai voulu venir en ma retraite ; Oui, je l'aimais assez pour me rendre où l'on traite Les passions par Dieu. Lui qui ne m'aimait plus, presque plus, je le pense, Je l'aurais accablé du poids de ma présence Sans raviver son feu. Dévouement ! Dévouement ! dit sans cesse une femme, Dévouement et Amour sont le corps de son âme, Ses forces et son sang. Après, n'importe après : soit malheur ou soit palme, Qui brise ou qui reluit, – elle reste après, calme Comme l'eau d'un étang. Je suis dans un couvent que j'ai choisi moi-même, Les pleurs autour des yeux, le désespoir extrême Bondissant sur mon cœur ; Dans un lieu retiré, un peu sur la montagne, Afin qu'aucun soupir du monde ne me gagne, N'entende ma douleur. Oui, bien désespérée, mais aussi résolue Qu'un fils qui s'écrierait sur sa mère éperdue Se trouvant mal de faim : Mère, n'ayez pas peur, je regarde l'abîme « Où je vais m'engloutir, je vais commettre un crime, « Mais vous aurez du pain. » Je n'ai jamais compris à demi une chose, Souvent j'ai demandé à ma pensée la cause De la moitié d'un Tout. Qu'on partage un écu, le bonbon d'une nonne, Mais la division d'une âme qui se donne, Je la cherche partout. Comme je suis impie pour vivre dans un temple, Où peut-être jamais on eut pareil exemple De mon impureté. Bonne vierge Marie, oh ! j'implore ton aide ! Pour devenir bientôt, de suite, et vieille, et laide, Envoie-moi ta pitié. Mes yeux éteints alors, et ma face creusée, J'essaierais d'échapper à l'affreuse risée Du démon qui me prend. Cet amour qui dévore et mes jours et mes veilles, Fuirait, voyant des joues qui ne sont pas vermeilles, Et dessous pas de dent. Jusque vers loi, bon Ciel, que mon langage monte ! Faut-il que j'aie besoin de me couvrir de honte ! De dire : Vieillis-moi Pour que je prie un peu cette chanson si pure, La musique de Dieu que chaque ange murmure, Qu'on entend rire en soi. Je n'ose regarder ces âmes presque saintes Qui sont autour de moi, – qui marchent les mains jointes Pour se faire bénir. – C'est donc bien mal d'aimer, puisqu'on se le reproche ? Cependant on a vu le rocher et la roche Se pencher et s'unir. Que je voudrais donc bien qu'une voix consolante S'épanchât sur ma voix qui serait moins souffrante, En disant sa douleur ! On lutte mieux à deux contre une chose amère, Le corps qui se débat, le front qui désespère Verse moins de sueur. À quoi vais-penser ? À qui dire, – Je souffre, Si ce n'est à mon Dieu, – ou à l'Enfer, ce gouffre Passé, présent, futur ; À l'Enfer ! je suis folle ! O mon Dieu ! je suis folle ! Je n'ai plus dans l'esprit qu'une affreuse parole Qui me damne à coup sûr. À quelle heure, mon Dieu, faut-il donc que je prie, Pour le chasser un peu du milieu de ma vie, Lui qui fut mon amant ? Si tu me regardais de ta sacrée demeure Si tu me souriais, je deviendrais meilleure, Je le désire tant ! Mais je dois l'avouer, s'il reste en ma mémoire Un souvenir de lui, squelette de l'histoire Qui enlaça nos bras ; Le ciel n'aura de moi que cette impure essence Mesurée par lambeaux, pesée dans la balance, Dont le ciel ne veut pas. Sans bruit, je jette en moi ce cri sec, lamentable : « Pauvre femme au cœur chaud, que tu es misérable De ne pas aimer peu, De ne jamais brûler saintement comme un cierge, De n'avoir pas aimé d'abord, le Christ, la Vierge, Ce double écho de Dieu. » Le tintement d'airain qui parle à la chapelle, Va parfois dans mon âme, et lance une étincelle De calme qui s'éteint ; Car à peine arrivée au seuil de notre église, Ma joie de liberté se perd, je suis reprise Par l'amour qui m'étreint. Ainsi le mal est fait, il faut qu'il s'accomplisse : Le remède à ce mal est que ma vie finisse Comme une feuille au bois Qui verdit, devient forte et se croit quelque chose, Et qui, n'ayant souvent qu'une durée de rose, Tombe comme les rois. J'ai un trésor bien grand que ceint un petit cercle, Une boucle au-dessus, et partout un couvercle, – Ce sont des traits souillés ; Son portrait, je l'ai là, ma bouche le dévore ; Je repeins de mon sang – ce que je décolore Avec mes yeux mouillés. J'étais bien loin de lui, quand un désir étrange Rapprocha nos deux cœurs, en forma ce mélange Qui nous rend amoureux. Ce désir nous poussa, nous dressa face à face, Et ne fit pour nos pas plus qu'une même trace, Et fixa nos quatre yeux. J'ai voulu qu'il fût seul pour son destin à suivre, Qu'importe après pour moi, je ne peux plus poursuivre Un bien que j'ai perdu. Mais lui se souviendra que le jour de ma fête J'invoquai ma patronne, et je courbai ma tête Comme un roseau battu. Oh ! s'il allait donner tout ce qu'il a de flamme ! Oh ! si une autre femme allait avoir son âme, Son cœur si pur d'enfant ! À cette affreuse idée, je suis toute en délire, Mon souffle ne va plus, et si j'ai un sourire C'est un marteau brisant. N'importe, fais, mon Dieu, ses journées aussi tendres Que nos baisers passés qui sont réduits en cendres Dont j'ai encore la foi ; Mais je veux le revoir avant d'être en ma tombe ; Quand je n'espère pas, une feuille qui tombe Est moins morte que moi. Son nom s'attache au tien, mon Dieu, dans ma prière, Gracieux, pur et frais, comme au cou de sa mère Un enfant caressé Qui demande et obtient qu'en dimanche on l'habille, Avec autant de joie qu'un pauvre et sa famille Rient sur un sou percé.

Notes

Recueil: Vapeurs: ni vers, ni prose.

← Précédent Vapeur XXXI - Besoin de dire Suivant → Vapeur XXX - Aux vieux de l'autre

Autres poèmes de Xavier Forneret

21 janvier 1853 31 décembre 1853 A Béranger 1860 A Madame et sœur de …. 1853 A l'Empereur des Français 1860 A l'amour 1853 A la femme 1853 A la mort d’une jeune fille 1853 A la vieillesse 1860 A l’Empereur mort 1853 A propos du socialisme 1853 A sa majesté Napoléon III 1856 A un génie égaré 1860 A un jeune homme 1838 Ah ! ne vous plaignez pas, pauvres âmes brisées 1853 Ami, n’approche pas 1853 Au grand Victor 1847 Au grand poète Victor Hugo 1860 Au portrait de quelqu’un mort 1860 Aux enfants 1860 Dieu, la Terre et l'Homme 1856 Dormir est bon 1860 Elle 1838 En voyant une collection de papillons 1853 Episode des obsèques-Sébastiani 1853 Epitaphe 1853 L'automne est venu 1853 L'avenir 1860 L'infanticide 1860 L'innocent-coupable 1860 L'âge 1853 L'église de village 1860 La barque au retour 1860 La fleur des champs 1853 La tombe 1853 La voix des cloches 1860 Le 1er novembre 1853 Le ciel est bleu 1853 Le coupable-innocent 1860 Le petit garçon 1860 Le repos 1860 Le silence 1860 Le souvenir 1860 Les prisons ouvertes 1838 Octobre 1853 Passé, présent, futur 1856 Pensée triste 1853 Pensée un matin 1853 Post-scriptum 1853 Pour les oiseaux 1853 Pour me consoler 1853 Pour un bouquet 1853 Quarante à seize 1860 Réponse 1860 Soupir 1853 Un crime d'enfer 1860 Un mot sur une horreur 1860 Vapeur II - Baiser d'amour 1838 Vapeur III 1838 Vapeur IV - Rayon de soleil 1838 Vapeur IX - Amitié 1838 Vapeur VI - Roi et pauvre 1838 Vapeur VII - Elle 1838 Vapeur VIII - Orage 1838 Vapeur X - Elle 1838 Vapeur XI - Jeux de mère et d'enfant 1838 Vapeur XII 1838 Vapeur XIII - Un pauvre honteux 1838 Vapeur XIV - Bouffée 1838 Vapeur XIX - La fille du banc 1838 Vapeur XV - Victor Hugo 1838 Vapeur XVI - Une heureuse d'autrefois 1838 Vapeur XVII - Un en deux 1838 Vapeur XVIII - Père-Mère-Enfant 1838 Vapeur XX - Elle 1838 Vapeur XXI - Brise 1838 Vapeur XXII - Le bout du monde 1838 Vapeur XXIII - Oh ! que le soir est beau 1838 Vapeur XXIV - Mon violon 1838 Vapeur XXIX - Flocon noir 1838 Vapeur XXV - Ombre d'ombre 1838 Vapeur XXVI - Avant d'entrer 1838 Vapeur XXVII - Le purgatoire 1838 Vapeur XXVIII - Ecoutez-moi 1838 Vapeur XXX - Aux vieux de l'autre 1838 Vapeur XXXI - Besoin de dire 1838 Vapeur XXXII - Demande au vent du soir 1838 Vapeur XXXIV - Elle est morte pour moi 1838 Vapeur première 1838