«
Mon Dieu, j'ai fait pour lui beaucoup de sacrifices,
Je ne m'en repens pas, – ce sont de doux calices
Où mes lèvres ont bu.
Maintenant je suis là, toute à toi pour la vie,
Alors, pourquoi veux-tu que lorsque je te prie
Mon esprit soit perdu ?
Pourquoi me permets-tu de regretter cet âge
Où l'on ressemble tant à l'oiseau sur sa cage
Qui va goûter de l'air ;
Où Rien nous donne tout, – où l'âme est assurée
Dans sa brûlante foi, qu'au moins pour la durée
Notre amour est de fer.
Pourquoi mes yeux croient-ils voir, malgré ce mur sombre
Des buissons et de l'eau, et plus loin un grand nombre
De brins fleuris des prés ;
Et puis à côté d'eux de légers tas de terre
Qu'un petit animal soulève avec mystère
Où je plantais mes pieds.
Je crois apercevoir en la nuit, à cette heure,
Les os blanchis du chanvre éclairant la demeure
De ces bons paysans ;
Il me semble souvent, sans que le ciel se change,
De feuilles et de pluie, respirer ce mélange
Qui tombe tous les ans.
Car je suis d'un pays où l'eau coule de source,
Où les blés et les bois, les grands arbres, la mousse,
M'ont formé mon berceau.
Comme il a soutenu mon existence frêle
Tout ce peuple des champs ; je n'ai pas eu de grêle
Quand j'étais un roseau.
Pourquoi m'a-t-on conduite au miroir de la ville,
Je ne voulais pas, moi ; et ce fut difficile
À tous de m'y mener.
Aussi, pendant longtemps, j'y eus toujours la fièvre,
On me rendit mon air et mes courses de lièvre
Pour encor m'emmener.
Oh ! que n'a-t-on laissé, toujours comme la guêpe,
Ma vie parmi les fleurs ; des jours noircis de crêpe
Pour moi n'auraient point lui.
Le soir, j'abandonnais mes couleurs favorites,
À la garde de Dieu mes belles Marguerites
Dont l'herbe était l'étui.
Mon Dieu, tu m'as donné plusieurs instants de joie,
Mais à présent je suis, des angoisses, la proie,
Sa chair de chaque jour.
Je me rafraîchis bien quand l'église résonne
De chants pieux et saints, – mais je n'y sens personne
Qui comprenne l'amour.
Où est-il ? où va-t-il ? celui qui a fait naître
Ce frisson enivrant qui brûle encor mon être,
Plus le cœur que les os.
Quelques lettres de lui que je me meurs à lire
Entrent dans ma cellule et mordent mon sourire
Comme à coups de ciseaux.
Et pourtant j'ai voulu venir en ma retraite ;
Oui, je l'aimais assez pour me rendre où l'on traite
Les passions par Dieu.
Lui qui ne m'aimait plus, presque plus, je le pense,
Je l'aurais accablé du poids de ma présence
Sans raviver son feu.
Dévouement ! Dévouement ! dit sans cesse une femme,
Dévouement et Amour sont le corps de son âme,
Ses forces et son sang.
Après, n'importe après : soit malheur ou soit palme,
Qui brise ou qui reluit, – elle reste après, calme
Comme l'eau d'un étang.
Je suis dans un couvent que j'ai choisi moi-même,
Les pleurs autour des yeux, le désespoir extrême
Bondissant sur mon cœur ;
Dans un lieu retiré, un peu sur la montagne,
Afin qu'aucun soupir du monde ne me gagne,
N'entende ma douleur.
Oui, bien désespérée, mais aussi résolue
Qu'un fils qui s'écrierait sur sa mère éperdue
Se trouvant mal de faim :
Mère, n'ayez pas peur, je regarde l'abîme
« Où je vais m'engloutir, je vais commettre un crime,
« Mais vous aurez du pain. »
Je n'ai jamais compris à demi une chose,
Souvent j'ai demandé à ma pensée la cause
De la moitié d'un Tout.
Qu'on partage un écu, le bonbon d'une nonne,
Mais la division d'une âme qui se donne,
Je la cherche partout.
Comme je suis impie pour vivre dans un temple,
Où peut-être jamais on eut pareil exemple
De mon impureté.
Bonne vierge Marie, oh ! j'implore ton aide !
Pour devenir bientôt, de suite, et vieille, et laide,
Envoie-moi ta pitié.
Mes yeux éteints alors, et ma face creusée,
J'essaierais d'échapper à l'affreuse risée
Du démon qui me prend.
Cet amour qui dévore et mes jours et mes veilles,
Fuirait, voyant des joues qui ne sont pas vermeilles,
Et dessous pas de dent.
Jusque vers loi, bon Ciel, que mon langage monte !
Faut-il que j'aie besoin de me couvrir de honte !
De dire : Vieillis-moi
Pour que je prie un peu cette chanson si pure,
La musique de Dieu que chaque ange murmure,
Qu'on entend rire en soi.
Je n'ose regarder ces âmes presque saintes
Qui sont autour de moi, – qui marchent les mains jointes
Pour se faire bénir. –
C'est donc bien mal d'aimer, puisqu'on se le reproche ?
Cependant on a vu le rocher et la roche
Se pencher et s'unir.
Que je voudrais donc bien qu'une voix consolante
S'épanchât sur ma voix qui serait moins souffrante,
En disant sa douleur !
On lutte mieux à deux contre une chose amère,
Le corps qui se débat, le front qui désespère
Verse moins de sueur.
À quoi vais-penser ? À qui dire, – Je souffre,
Si ce n'est à mon Dieu, – ou à l'Enfer, ce gouffre
Passé, présent, futur ;
À l'Enfer ! je suis folle ! O mon Dieu ! je suis folle !
Je n'ai plus dans l'esprit qu'une affreuse parole
Qui me damne à coup sûr.
À quelle heure, mon Dieu, faut-il donc que je prie,
Pour le chasser un peu du milieu de ma vie,
Lui qui fut mon amant ?
Si tu me regardais de ta sacrée demeure
Si tu me souriais, je deviendrais meilleure,
Je le désire tant !
Mais je dois l'avouer, s'il reste en ma mémoire
Un souvenir de lui, squelette de l'histoire
Qui enlaça nos bras ;
Le ciel n'aura de moi que cette impure essence
Mesurée par lambeaux, pesée dans la balance,
Dont le ciel ne veut pas.
Sans bruit, je jette en moi ce cri sec, lamentable :
« Pauvre femme au cœur chaud, que tu es misérable
De ne pas aimer peu,
De ne jamais brûler saintement comme un cierge,
De n'avoir pas aimé d'abord, le Christ, la Vierge,
Ce double écho de Dieu. »
Le tintement d'airain qui parle à la chapelle,
Va parfois dans mon âme, et lance une étincelle
De calme qui s'éteint ;
Car à peine arrivée au seuil de notre église,
Ma joie de liberté se perd, je suis reprise
Par l'amour qui m'étreint.
Ainsi le mal est fait, il faut qu'il s'accomplisse :
Le remède à ce mal est que ma vie finisse
Comme une feuille au bois
Qui verdit, devient forte et se croit quelque chose,
Et qui, n'ayant souvent qu'une durée de rose,
Tombe comme les rois.
J'ai un trésor bien grand que ceint un petit cercle,
Une boucle au-dessus, et partout un couvercle, –
Ce sont des traits souillés ;
Son portrait, je l'ai là, ma bouche le dévore ;
Je repeins de mon sang – ce que je décolore
Avec mes yeux mouillés.
J'étais bien loin de lui, quand un désir étrange
Rapprocha nos deux cœurs, en forma ce mélange
Qui nous rend amoureux.
Ce désir nous poussa, nous dressa face à face,
Et ne fit pour nos pas plus qu'une même trace,
Et fixa nos quatre yeux.
J'ai voulu qu'il fût seul pour son destin à suivre,
Qu'importe après pour moi, je ne peux plus poursuivre
Un bien que j'ai perdu.
Mais lui se souviendra que le jour de ma fête
J'invoquai ma patronne, et je courbai ma tête
Comme un roseau battu.
Oh ! s'il allait donner tout ce qu'il a de flamme !
Oh ! si une autre femme allait avoir son âme,
Son cœur si pur d'enfant !
À cette affreuse idée, je suis toute en délire,
Mon souffle ne va plus, et si j'ai un sourire
C'est un marteau brisant.
N'importe, fais, mon Dieu, ses journées aussi tendres
Que nos baisers passés qui sont réduits en cendres
Dont j'ai encore la foi ;
Mais je veux le revoir avant d'être en ma tombe ;
Quand je n'espère pas, une feuille qui tombe
Est moins morte que moi.
Son nom s'attache au tien, mon Dieu, dans ma prière,
Gracieux, pur et frais, comme au cou de sa mère
Un enfant caressé
Qui demande et obtient qu'en dimanche on l'habille,
Avec autant de joie qu'un pauvre et sa famille
Rient sur un sou percé.