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Vapeur XXX - Aux vieux de l'autre

Xavier Forneret · 1838 · Romantisme · 19e siècle
«
Étincelle Voilà souvent mon cri. – « L'avez-vous vu cet homme ? Ce petit grand des Grands – » À quoi sert qu'on le nomme ? Tout l'Univers connaît les cornes du chapeau Qui crevait l'œil, des rois pliant comme un roseau. Tout l'Univers a vu la redingote grise Qui voltigeait l'hiver, comme à la douce brise ; Tout l'Univers a fui tremblant comme un voleur N'ayant plus dans le sang qu'une terrible peur – Lorsqu'on disait : Il vient ! Le voilà ! Il arrive ! Le rival du soleil pour sa lumière vive ; Et c'est le moins cousu d'or, d'argent, de galons, À peine si l’on voit briller ses éperons ; C'est à peine, au matin, si l'on cire ses bottes, Il ne les met jamais en dehors de ses portes, Il n'en a qu'une paire, il l'a veut toujours là Attendant le réveil du court sommeil qu'il a. Et souvent il a eu ses pieds formant l'équerre En la chaussant trop vite – et dans le sens contraire Mais il la remet bien, après qu'il a fini De la montrer un peu aux yeux de l'ennemi ; Alors on la nettoie ; – c'est alors qu'il ordonne Lorsqu'il l'appuie, l'étend sur les marches d'un trône. Regardez son regard. – C'est l'éternel éclair Qui rougit ou pâlit, et qui abattrait l'air S'il le gênait par trop, – s'il arrêtait ses balles Qui s'en vont préparer des marches triomphales ; Voyez ! son corps est là, mais sa tête est là-bas, Il est ici, plus loin, partout, il a cent bras ; On se presse à l'envi pour lui faire une escorte, Il repousse ses gens, et son cheval l'emporte ; Il ne regarde pas par où il va passer C'est son génie qui court plutôt que son coursier ; Les pierres, les canons, les arbres, les rivières, Sont pour lui, des chemins plats, unis, sans ornières ; Il n'a plus dans les mains, ni bride, ni filet, Mais il saisit son but, souriant satisfait ; Il ne lui manque rien. Pas une déchirure, Pas froissé, pas meurtri, – pas une égratignure. Son chapeau s'est brossé à travers les buissons Qui n'ont jamais longtemps le bout de ses talons ; Il commande au galop, – il va de route en route Volant ou bondissant de redoute en redoute ; Quelquefois son cheval brisé, moulu, s'abat, Pendant qu'il se relève, LUI prise du tabac ; IL est fixé si fort aux quartiers de sa selle Que son genou les troue en leur restant fidèle. Mais parfois des morceaux sèment de tout côté Des preuves de valeur et de solidité. Les obus, les boulets jonglent sur son passage, Mais ils le craignent trop pour tuer son courage, Quand préparés au bruit du tambour ou du cor, Quand ailés par la poudre, ils prennent leur essor Pour aller becqueter à travers la fumée La chair, le cœur, le foie de l'horrible mêlée. S'ils voient l'Homme habillé de peuples et de rois Animant par le geste, entraînant par la voix – Vite ils font un crochet, et portent leur tonnerre Pour le rouler bien loin d'où LUI touche la terre – Afin qu'il n’ait jamais des éclats frémissant Qu'un souffle qui se meurt, apporté par le vent L'acier, le fer, l'airain, ne sont que valetaille Qui éloignent de lui leurs balais de mitraille. – Dans un temps, l'Univers avait dans ses échos Mille cris produisant un seul nom de héros. Tout l'Univers s'est vu passer sous la lorgnette De l'Homme remuant tout à coups de baguette, De l'homme des armées, – du père des soldats Qui voulaient de ses yeux, seulement des éclats Dont ils faisaient leur pain, leur vin, leur eau-de-vie, Un oreiller, du bois, une chambre garnie. Pour eux, neiges et boues, c'était chemin de fer Ou bateaux à vapeur rasant, fendant la mer ; Pour eux, le froid, la pluie semblait être une source En cristal le matin, – le soir en rosée douce Quand IL disait aux chefs : « Faites ouvrir les rangs, Je veux voir et compter mes braves, mes enfants ; Quand il disait tout haut en passant la revue : « Mes amis, je suis fier ! Votre bonne tenue Me répond du combat, des chances de demain, Allons, frères ! allons ! Une poignée de main ! – » Alors en cet instant, les Grognards de la Garde Le nez piqué de pleurs songeaient à la parade Qu'ils feraient défiler aux Cosaques du Don ; Comme on leur servirait des bouchées de canon, Comme on allait, de cœur, rabattre leurs coutures Et du sabre, friser leurs plates chevelures ! – Oh ! comme on trouvait lent ce signal à donner ! C'était l'heure enrouée qui ne peut pas parler. Chacun se demandait dans son vaste silence S'il n'irait pas bientôt recueillir pour la France. Les jeunes gens rêvaient à la gloire, à l'amour, Ils pensaient tant soit peu, s'ils auraient un retour, Mais ils se réveillaient, déchiraient toute entrave Et prenaient fièrement la mine du vrai brave ; – Pour les vieux grenadiers, tout leur bien était là, Ils louchaient le Petit, – voyaient-ils au-delà ! FEU MOURANT. Si j'avais pu aussi palper sa redingote ! Si j'avais pu aussi reluire dans sa botte, Si je m'étais trouvé devant, derrière lui, J'aurais assez vécu, – je serais réjoui. S'il m'avait dit un mot, s'il m'avait fait un signe, D'être enterré sans terre, oui je me croirais digne ; Je pense qu'il faudrait me mettre en un caveau, Me regarder sans cesse et laisser couler l'eau. – Cependant que de gens sur qui la belle tête Du premier des consuls jetait des feux de fête, Demandent autre chose et ne sont pas contents D'avoir eu tant de jours parés de diamants, D'avoir foulé ses pas, – d'avoir eu de ce souffle Dont je n'aurai jamais, qui, n'étant plus, m'essouffle, Car l'air faisant sa vie, ses poumons le rendaient, Et les bouches du monde, ouvertes, le prenaient. – Je ne marchais pas seul, quand cet homme colosse Faisait songer à tous qu'il n'aurait pas de fosse ; Ainsi, dans ce temps, l'air que j'ai dû respirer, Je le compte pour rien, ne sachant pas parler, Ne sachant pas sentir, sachant à peine entendre, Ecoutant toujours bien, mais sans pouvoir comprendre, Ayant l'âge où le cœur à la forme d'un œil Qui ne s'aperçoit pas que le monde est un deuil. Des hommes presque enfants se sauvaient chargés d'armes Ayant rompu la chaîne et des cris et des larmes, – Et fiers comme un dévot qui est né à Noël, Ils venaient se raser près des Bonnets-à-poil Qu'ils consultaient un peu, – la langue presque morte, – Pour avoir le secret de leur barbe si forte. Un des gentils Bonnets disait : « Retiens cela ! Fais que Sa main te touche et ta barbe viendra. Dans les Indes, rien n'a une plus chaude vie Que celle qui brûlait notre grande patrie ; Tout semblait remuer, sortir on ne sait d'où, Le pays était grave et enfant comme un fou, Tout était pêle-mêle et tout était en ordre ; La France était de fer, les rois n'y pouvaient mordre, La France était la lime et les rois le serpent Qui bientôt n'aurait eu la plus petite dent, Si la Fameuse main l'avait toujours menée, Si des gens faits de boue ne l'avaient pas brisée ; Oui sans la trahison, – cette ciguë des camps, – Tous les rois devant nous courraient encore les champs. Oh ! Trahir ! Ô mon Dieu ! Trahir l'homme des hommes, Qui de gloire entassait de si nombreuses sommes, Pour que chaque Français put d'abord s'enrichir, Et puis l'Histoire après, – coffre de souvenir ; – Trahir si élevé avec tant de bassesse ! Pour racheter ce crime il n'y a pas de messe ; Le trahir ! lui, l'Immense et beau, le Sans pareil, Cette pensée pour moi, c'est mon jour sans soleil. – Pourtant je reprends vie ; sa mémoire m'élève ; Je me sens agrandi comme une eau sur la grève ; Je ne veux pas m'abattre ainsi qu'un dévouement, Quand il trouve en chemin un petit coup de vent. Je sais qu’ici le coup est fort, il est terrible, Puisque tout est perdu, – puisqu'il est impossible De remettre sur pied l'arbre aux mille rameaux, La paon impérial, – le mat aux cent drapeaux, – Mais son ombre me dit : « Si tu parles de l'ombre, « Songe à ce qui l'a faite et tu seras moins sombre ; « Si tu avais pu voir mon visage au cercueil, « Va ! j'étais encor là sur un trône d'orgueil. » Eh bien ! ombre de bronze, oui, je reprends courage, J'essaierai de celui que me donne mon âge, Tantôt étincelant, tantôt presque perdu, Comme un Riche habillé, – comme un Pauvre tout nu. Je suis bien pauvre aussi pour élever le verbe, Assez pauvre d'esprit pour faire ce proverbe – Petit ne hausse pas lorsqu'il force sa voix, – Comme on ne fabrique huile aux coquilles de noix. – N'importe, j'écrirai, que l'on me le pardonne ; C'est l'envie d'attacher mon cœur à sa couronne. Pierre obscure à y mettre, et qui ne brille pas ; Mais cœur quand il est plein, qui ferme au cadenas, Dont la clef n'ouvre plus, si tant est qu'on la trouve, C'est comme un lieu, un coin gardé par une louve. Que je dorme en allant, – que je veille en restant, Je Le vois souvent mort et quelquefois vivant ; Je le vois à cheval, au haut des pyramides, Regarder les chemins que ses soldats-égides Ont parcourus en joie sans pain et sans sommeil, Toujours entre deux feux : – le sable et le soleil ; – Je le vois souriant aux deux bras de la Peste, Et la faire trembler du pas, de l'œil, du geste ; – Je le vois dans les rangs serrés des hôpitaux, Couper par son entrée, comme avec des ciseaux, Le Désespoir, la Mort, qui se tisse aux visages, Et redonner la vie, – et rajeunir les âges ; Je l'aperçois prenant la main d'un moribond, Et la galvaniser comme au bruit du canon, Je l'entends qu'il lui dit : Relève-toi, mon brave, « Chacun de vous, sais-tu, je le compte une lave « Enflammée pour voler et brandir des éclats « De lumière, d'honneur, aux lieux de mes combats ; « Mon beau vieux, lève-toi, et cire ta moustache ! « Marche, mon grenadier ! Sapeur, reprends la hache ! « J'ai pour vous des brevets, une croix, des rubans, « Mais venez les chercher, venez, je vous attends ! » – Ces choses et ces mots c'était leur médecine Et alors pharmacie se changeait en cuisine. – Des membres étaient-ils ou pendants ou cassés, Bientôt son baume à lui les avait replacés. Rien ne lui résistait, – ni dieux, ni mer, ni terre ; Il aurait foudroyé l'Enfer et Tonnerre. Et nous n'avons pas, nous ! le vase où le repos Berce son corps en poudre et contient le héros, Et nous n'avons pas, nous ! ce vase où est sa cendre, Non, l'Anglais le possède, et nous n'osons le prendre ; Non, l'Anglais s'y appuie et se moque de nous. Je le demande, là ! ne sommes-nous pas fous ! L'Anglais ne comprend pas cette démence extrême, Et comme il rit de nous en mangeant ce qu'il aime ! L'encre qui fait ces mots pour le pauvre empereur, Est puisée par ma plume en un chapeau d'honneur, Dans un petit chapeau bien coulé en faïence, Qu'avait un grenadier qui était à Mayence. CENDRES. Il est donc mort ! c'est vrai, c'est prouvé, c'est fini, Et pour moi sa famille est éteinte avec lui ; – Quand je trouve un des Siens qui me conte une histoire, Mes yeux à un enfant pourraient donnera boire. – Si j'ai des souvenirs, – ils sont tous, tout voilés, Sombres, obscurs, épais, se mourant, désossés ; J'ai bien quelques idées sur un deuil, une fête, Mais comme un jeu d'enfant qui s'amuse en sa tête, Sans y rester longtemps, sans jamais s'enfermer, Comme un feu qui s'éteint, voulant se rallumer, Comme une lèvre à l'air que notre langue fouille, Et qui demeure sèche aussitôt qu'on la mouille.

Notes

Recueil: Vapeurs: ni vers, ni prose.

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