«
I
J’ai cru longtemps que les pensées
Ne germaient qu'au fond des grands bois,
Sous les branches entrelacées
Où le silence a tant de voix.
J'ai cherché leur divin sourire
À travers les sentiers perdus,
Et j'ai cru qu'il allait me dire
Des mots de moi seule entendus.
Mais là, sur la mousse tapie,
Dans un morne engourdissement,
La pensée était assoupie
Comme la Belle au bois dormant.
Et quand sous ma douce caresse
Elle ouvrit ses beaux yeux de fleur,
Je m'aperçus avec tristesse
Qu'ils avaient perdu leur couleur.
Je vis que son frêle corsage
Dans l'ombre s'était aminci :
Ce n'était qu'une fleur sauvage
Qui me fixait d'un air transi.
Demeure où le soleil t'éclaire
Me disait ce regard profond,
Ici-bas tout est solidaire :
L'être isolé n'est pas fécond.
Si tu veux qu'un souffle t'inspire,
Va le chercher dans les jardins
Où la pensée ardente aspire
L'effluve des germes divins,
Où partout dans l'azur voltige
La graine impalpable du Beau,
Où le sauvageon sur sa tige
Va greffer un arbre nouveau,
Où dans un fraternel échange
Âpres parfums, fraîches senteurs,
Tout se confond et se mélange,
Bouquet aux multiples saveurs.
Là, dans ce grand concert d'arôme,
Là, sous cette clarté d'en haut,
Dans l'air que la pensée embaume,
C'est là que la pensée éclot !
II
Sur ces fleurs immortelles
Va parfumer tes ailes
Papillon créateur !
Poète, amant des âmes,
Sur les pages en flammes
Va réchauffer ton cœur !
À la coupe du livre
Bois ce suc qui t'enivre,
Comme le vin nouveau
Dont la mousse odorante
Monte, fusée ardente,
De la lèvre au cerveau !
Que la forme du maître.
T'imprègne et te pénètre
De son charme profond,
Et que ton vers s'y coule
Comme en un nouveau moule
Le vieux bronze se fond !
Soldat de l'art sublime,
Regarde vers la cime
Et sois prêt à l’assaut !
Car dans ce monde en marche
Le Beau n'est qu'une marche
Pour le chercher plus haut !
Car tout monte et gravite,
Et jusqu'en cet orbite
Que l'Immuable étreint,
Le soleil se déplace,
Et nous guide en l'espace
Au but… jamais atteint.