«
Quand je sors de mes bois comme on sort d'un beau rêve,
Le cœur plein de chansons, l'esprit libre et dispos,
L'âme imprégnée encor de cette odeur de sève,
De ce bain de repos,
Je m'assieds un instant sur le vieux banc champêtre,
De chiffres enlacés tendre mémorial,
Où l'on s'en vient à deux voir le tableau de maître
D'un maître sans rival.
Pas de glaciers pourtant, dressant leur blanche cime,
Comme un feston de nacre au beau reflet changeant,
Pas même une cascade épanchant dans l'abîme
Sa poussière d'argent ;
Et, pris d'un doute amer, l'infortuné touriste
Interroge son livre afin de bien savoir
Si vraiment cet endroit figure sur la liste
Des endroits qu'il faut voir.
Touriste, gare à toi! la rivière-sirène
Avec ses deux grands bras va te prendre ton cœur,
Avec ses deux grands bras arrondis sur la plaine
Comme un amour vainqueur ;
Car partout son étreinte enlace la contrée,
Partout les grands rochers se répètent ses chants,
Partout on voit un pli de sa robe azurée
Flotter à travers champs.
Ici, d'un bleu plus sombre et d'un cours plus rapide,
Son sillage se perd dans le bois ignoré,
Là-bas comme un rubis sous le couchant splendide
Son flot brille empourpré.
Et mon œil qui la voit, si changeante et si belle,
Enfermer le vallon dans ses replis jaloux
Croit y voir ton image, ô charmeuse éternelle
Qui nous suis malgré nous !...
Toi dont le rythme aimé, semblable au bruit de l'onde,
Attire le rêveur, oublieux du chemin,
Dans un cycle enchanté qui l'isole du monde
Du jour au lendemain;
Toi qui sans fin ni trêve en ta course l'emportes,
Égrenant dans ton sein sa pensée et ses jours,
Comme l'Aar à nos pieds roule les feuilles mortes
Dans ses flots... bleus toujours.