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Notre "Sapho"

Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels · 1888 · Parnasse · 19e siècle
«
Quand nous aurons fini de gravir les collines, Et de meurtrir nos pieds aux cailloux du chemin, Quand nous aurons cueilli toutes les églantines, Et déchiré nos mains à toutes leurs épines Pour en faire un bouquet déjà fané demain... Quand nous aurons saisi, par leurs ailes nacrées, Tous les gais papillons voltigeant sur les fleurs, Et butiné le miel des abeilles dorées, Et trempé notre lèvre aux sources ignorées Dont l'onde ne jaillit qu'aux suprêmes hauteurs ; Alors, las de monter, de chercher, de poursuivre, De moduler des chants que l'on n'écoute pas, De distiller le philtre où notre cœur s'enivre, Pour nous-mêmes enfin nous nous mettrons à vivre, À goûter le repos, seul bonheur d'ici-bas. Alors, — ô vision trop longtemps caressée ! — Alors, tous ceux que j'aime assis à mon côté, Sur quelque tiède plage aux vents de mer bercée, Vivant la même vie et la même pensée, Nous finirons nos jours comme un beau jour d'été. Ainsi rêvent tout bas le cœur et la sagesse, Mais le mirage au loin va reculant toujours, Car cette autre « Sapho », la Muse enchanteresse, N'a qu'à nous mettre au front sa divine caresse Pour sceller à jamais nos éternels amours. En vain dans nos instants de révolte tardive, Nous repoussons sa coupe où d'autres ont puisé ; En vain, l'esclave insulte au joug qui le captive : Sous les doigts de « Sapho » toute chaîne se rive, Toute cendre s'allume à son souffle embrasé. Et son pas triomphant désormais nous entraîne À travers les sentiers embaumés des forêts, Écoutant tout le jour son doux chant de sirène, Aspirant les parfums, la lumière sereine, Buvant la poésie et l'ivresse à longs traits. Ainsi le temps s'écoule et la jeunesse passe, Vain nuage emporté vers l'azur idéal, Ainsi la charmeresse autour du cœur s'enlace, Entre le monde et nous creusant tout un espace, Vouant notre existence à son culte fatal.... Et c'est quand nous avons tout quitté pour la suivre, Quand nous touchons peut-être au rivage inconnu, Qu'à notre isolement la perfide nous livre… Puis la vie à son tour se ferme comme un livre Et nous pleurons trop tard de ne l'avoir pas lu…

Notes

Recueil: Bouquet de pensées. Dédicace: À Alphonse Daudet. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5427425w/f41.item

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