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Rendez-vous

Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels · 1888 · Parnasse · 19e siècle
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Quand tu remonteras vers une autre planète Sur l'aile de ton rêve au vol éblouissant, Ô céleste Argonaute, ô penseur, ô poète, Viens me prendre en passant ! De l'espace sans borne aux étoiles sans nombre À travers l'infini, viens, nous irons planer ! Tu seras la lumière, et moi, je serai l'ombre Qui la fait rayonner ; L'ombre qui réfléchit la lueur radieuse Du fanal qui s'allume en nos tristes brouillards, L'ombre où blanchit déjà l'aube mystérieuse Que cherchent nos regards. Ah ! ce jour qu'à nos yeux tant de brume enveloppe Sur ton front de prophète a versé sa clarté, Astronome hardi dont le grand télescope Scrute l'éternité ! Les astres t'ont parlé ce mystique langage Dont le sens trop caché nous fait rêver le soir, Quand notre esprit pensif sonde leur blanc sillage À travers le ciel noir. Au lieu d'un orbe vide, âtre sans étincelle, Ils t'ont montré partout dans leurs globes de feu Ces grands foyers mouvants de vie universelle Qui gravitent vers Dieu. Ils t'ont dit qu'en brisant la chrysalide immonde, Où notre âme ici-bas gémit comme en prison, Son aile ira plus haut chercher de monde en monde Un plus vaste horizon ; Qu'elle ira se poser sur des fleurs immortelles, Sous un ciel dont l'azur ne peut pas se voiler, Auprès des âmes sœurs qui conversent entre elles Sans même se parler; Dans un air diaphane où tout monte et s'élève, Où nos sens décuplés n'ont rien de matériel, Dans un prisme éternel où l'amour est un rêve Comme on n'en fait qu'au ciel. Douce foi dès l'enfance, en mon cœur condensée, Je l'y cachais ainsi que l'on cache un trésor, Quand dans ton livre un jour j'ai trouvé ma pensée, Écrite en lettres d'or. Ah ! puisque ton génie et mon humble ignorance Jadis sans le savoir se sont donné la main, Comme deux voyageurs qu'une même espérance Guide au même chemin. Sans nous voir ici-bas que le trajet s'achève ! La rencontre est trop triste en nos sombres vallons, Les adieux sont trop prompts, et la joie est trop brève, Et les regrets trop longs. Mais le temps qui tous deux à grands pas nous emporte, Toi dans ton nimbe d'or, moi sous mon voile obscur, Accomplira mon rêve et m'ouvrira la porte De tes palais d'azur ; De tes jardins de Mars où sous des arbres roses Des couples lumineux s'envolent vers le soir, En se disant tout bas ces adorables choses Qu'eux seuls peuvent savoir. Nous monterons comme eux dans la tiède atmosphère, Et notre aile éperdue en son premier essor Soudain s'arrêtera pour contempler la sphère Où l'on nous pleure encor. Et nous verrons alors — sensation étrange ! — Sous les feux du soleil, humble étoile, pâlir Cette triste patrie où tout passe, où tout change, Où tout naît pour mourir… Cette terre où l'on tue, où l'on hait, où l’on aime, Où tout n'est que contraste et mystère absolu, Mystère douloureux que l'homme de lui-même N'a jamais résolu. Ah ! qu'au lieu de creuser plus avant dans l'ornière, Il interroge enfin l'ardente immensité ! Que son regard apprenne à fixer la lumière ! À voir la vérité ! Car toujours la lumière a lui dans les ténèbres, Toujours la vérité brilla devant nos yeux, Et quand nous la cherchons dans les caveaux funèbres Elle éblouit les cieux. Ô frères de Rolla, tristes enfants du doute, Ô chantres du blasphème, apôtres du néant. Vous qui n'avez su voir au terme de la route Qu'un grand gouffre béant, N'avez-vous pas compris la divine harmonie Que ce vaste univers révèle en ses splendeurs ? N'avez-vous pas senti la douceur infinie Qu'elle verse en nos cœurs, Par « une nuit d'été » quand la voûte étoilée Sous l'œil de la science incline, radieux, Ce livre où chaque page à son tour dévoilée Dit l'histoire des cieux; Histoire universelle où nous lisons la nôtre, Miroir étincelant qui réfléchit nos traits, Chaîne aux anneaux de feu qui d'un soleil à l'autre Révèle les secrets. Sois béni, doux rayon qui répands en mon âme Ce jour clair et serein qui vient de l'infini ! Ô toi dont le beau nom, tissu d'air et de flamme, T'a si bien défini ! Mes vers n'ajoutent pas de perle à ta couronne, Ma coupe dans la tienne a puisé tout son miel, Mais c'est un rendez-vous qu'en chantant je te donne Sur tes terres du ciel.

Notes

Recueil: Bouquet de pensées. Dédicace: A Camille Flammarion. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5427425w/f32.item

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