«
Mes perles rondes et lustrées
Dorment en paix dans leur écrin.
Blanches sultanes séquestrées
Par un farouche souverain.
Sous le voile ouaté qui les couvre,
Nul ne contemple leurs appas,
Et lorsque leur prison s'entrouvre
Mon regard ne les cherche pas.
Il cherche deux boucles d'oreille
Dont seule je sais la valeur,
Et dont seule ma lampe éveille
Le reflet vague et sans couleur ;
Trésor caché, pâle fortune,
Cristalline épave des cieux,
Doux rayon tombé de la lune,
Comme leur nom mystérieux.
Dans leur transparence irisée
Autrefois mes yeux croyaient voir
La frêle goutte de rosée
Que l'aurore avait fait pleuvoir ;
Aujourd'hui j'y vois une larme,
Et, comme le roi de Thulé,
Jamais je n'ai subi ce charme
Sans que les miennes aient coulé ;
Car sous la lueur qui s'y joue
Sous ce beau prisme que j'aimai,
Toujours je crois revoir la joue
Plus rose qu'un rosier de Mai ;
La joue aux nuances fondantes,
« Pétales de fleur dans du lait »
Et les yeux, étoiles ardentes,
Où le génie étincelait.
Ah ! comme elle était fière et belle,
Avec son sourire idéal !
Comme on sentait vibrer en elle
Cet amour unique et fatal,
Cet amour de l'art qui consume
Le corps et l'âme à son autel,
Flambeau sacré qui ne s'allume
Que pour l'holocauste éternel !...
- - -
La flamme a dévoré les roses,
Le beau sourire a disparu,
J'ai dit ailleurs ces tristes choses
Et tristement chacun m'a cru,
Car d'autres plus haut les ont dites,
Et, mieux que ce rythme tremblant,
Vingt chefs-d’œuvre les ont écrites
Dans leurs feuillets de marbre blanc.
Gardez son nom impérissable,
Fils immortels de l'avenir,
Mais laissez ma main sur le sable
Noter le chant du souvenir ;
Laissez mes yeux dans une date
Relire un chapitre effacé,
Et dans le reflet d'une agate
Trouver le reflet du passé.