«
I
Pas une tâche à la verdure,
Pas un nuage à l'horizon :
Toujours l'été dans sa parure,
Toujours la rose en floraison !
On oubliait que le temps passe,
Et que les bois doivent jaunir,
On se croyait à la préface
Quand le beau livre allait finir,
Le livre d'or que Dieu nous prête
Si peu de temps à parcourir,
Comme on raccourcit une fête
De peur d'émousser le plaisir.
Mais elle a duré cette année,
La grande fête du soleil !
Et sur la gerbe moissonnée,
J'ai lu le livre sans pareil ;
En le trouvant à chaque page
Plus beau, plus neuf, plus attachant,
En m'imprégnant de son langage
Pour le traduire dans mon chant.
Mais un jour la pluie est venue
Battre le rappel des beaux jours,
Et la forêt s'est souvenue
Qu'ils ne pouvaient durer toujours.
Un souffle a parcouru les branches
Des arbres verts comme au printemps :
« Otez vos robes des dimanches !
« Les jours de fête ont eu leur temps.
« La reine Automne est à nos portes,
« Et pour poser ses pieds glacés,
« Il faut partout des feuilles mortes :
« Les jours de fêtes sont passés. »
Alors dans le bois qui frissonne
Un long murmure a répondu :
« Vents froids, allez chercher l'automne !
« Le tapis d'or est étendu :
« La nature accomplit sa tâche
« Sans en rien trahir au dehors,
« Et pendant les jours de relâche
« La scène a changé ses décors ;
« Partout sous le riant ombrage
« Le rameau mort était tout prêt ;
« Il n'a fallu qu'un jour d'orage
« Pour tendre en jaune la forêt. »
II
Ainsi quand notre été décline,
Au sentier déjà plus ombreux,
On dirait que le temps s'incline
Devant certains êtres heureux :
Pas une ride à leur visage,
Pas un fil blanc dans leurs cheveux ;
Toujours un rayon sans nuage
Scintille en l'émail de leurs yeux.
Chacun de nous vous porte envie,
Joyeux vétérans du printemps !
Nouveaux Josué de la vie,
Qui savez arrêter le temps !
Vous êtes ces fleurs remontantes
Dont le jardin s'enorgueillit,
Toujours de fraîcheur éclatantes,
Quand autour d'elles tout vieillit.
Mais qu'un jour les larmes fatales
Viennent troubler votre horizon,
Leur pluie effeuille vos pétales,
Roses de l'arrière-saison !...
Car la nature a fait sa tâche,
Fidèle exécuteur du sort,
Et jamais les jours de relâche
N'arrêtent son œuvre de mort ;
Partout, sous ce riant visage,
Le pli se creusait en secret :
Il n'a fallu qu'un jour d'orage
Pour mettre la date au portrait.