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Pourquoi voltiger solitaire
Quand l'ombre te cache à nos yeux,
Sphinx aérien, vivant mystère,
Toi dont les pieds touchent la terre
Et dont l'aile heurte les cieux ?
Quel forfait, quel remords énorme
Pèse ainsi sur ton front craintif,
Et te pousse à voiler ta forme
Comme un spectre, un gnome difforme,
Comme un voleur au pas furtif?
As-tu posé ton aile sombre
Jadis sur un nimbe naissant
Où les « rayons » brillaient sans « ombre » ?
As-tu de ses lauriers sans nombre.
Brisé quelque tige en passant ?
Ou bien aux tours de Notre-Dame,
Compagnon de Quasimodo,
Ton ancêtre, vampire infâme,
A-t-il bu son sang et son âme
Entre le prêche et le Credo ?
Qui sait ? qui nous dira, pauvrette,
La Genèse de ce péché
Qui t'oblige à vivre en cachette
Dans ta ténébreuse oubliette
Où seule l'orfraie a niché?
Pareille à l'horrible araignée
Qui s'abrite aux fentes du mur,
Partout honnie et dédaignée,
Tu fuis les regards, résignée
À n'entrevoir jamais l'azur.
Et pourtant, nous tous, enfants d'Ève,
Nous t'envions dans ton exil,
Toi qu'on voit glisser comme un rêve
À l'heure où la lune se lève,
Sylphe ailé des beaux soirs d'avril !
Toi qu'on voit sur le couchant rose
Décrire ton cercle mouvant,
Et, d'un vol qui jamais ne pose,
Nager dans cette apothéose
À travers les vagues du vent !
Ah ! comme ton aile s'enivre
À ce souffle de liberté !
Comme elle s'en donne de vivre,
De plonger, de fuir, de nous suivre,
Narguant notre captivité !
Comme on sent palpiter ton être
Sous cette intense volupté
Que nous pleurons sans la connaître.
Nous, larves dont l'aile est à naître,
Embryons de l'éternité !
Ah ! voilà ce qui te dépare,
Te condamne à nos yeux jaloux,
Créature hybride et bizarre :
Ton péché, c'est celui d'Icare,
Et ton aile attire nos coups!
L'oiseau, ce roi de l'atmosphère,
Excite moins notre courroux :
Il plane dans une autre sphère,
Mais toi, comme nous mammifère,
Tu devais ramper comme nous !
Pourtant la nature fidèle
T'avait mis sous nos yeux ouverts,
Petit quadrupède-hirondelle,
Comme un essai, comme un modèle,
Pour nous forger la clef des airs...
Mais l'homme est semblable au manœuvre
Qui reproduit sans compléter,
Et l'envie, inepte couleuvre,
Siffle au lieu de se mettre à l'œuvre
Et dénigre au lieu d'imiter.
Ah ! reprends ton vol solitaire !
Éloigne-toi ! car à nos yeux
Ils sont un monstrueux mystère,
Ceux dont les pieds touchent la terre
Et dont l'aile effleure les cieux.