← Retour aux poèmes

L'ouverture d'un musée

Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels · 1888 · Parnasse · 19e siècle
«
L'orgue vibrait encor sous l'hymne mortuaire Et ses accords voilés comme un dernier soupir Accompagnaient nos pas vers l'autre sanctuaire, Comme pour le bénir ; Car ils planent tous deux sur la colline haute, Le temple du Divin près du temple du Beau, Pareils à deux foyers qui brûlent côte à côte Sur le même flambeau ; Doubles rayons tombés de la céleste voûte, Pour jeter dans notre ombre une double clarté, Au travers de la mort nous frayant une route Vers l'immortalité. Et la porte s'ouvrit .. Sous un flot de lumière Tout un peuple immobile apparut à nos yeux, Blancs fantômes drapés dans leur robe de pierre Aux plis mystérieux. Sur l'éclatant décor des tentures pourprées Leurs fronts resplendissaient de l'étrange beauté Qu'ont les sommets neigeux des Alpes diaprées Par un couchant d'été. Et nos regards croisaient ce regard impassible, Ce long regard de sphinx dans le marbre figé, Qui semble proposer une énigme impossible Au cœur découragé. Douce énigme du Beau, rêve ardent de la terre, Heureux qui, d'un coup d’œil, a déchiffré ton mot, Et qui, vouant sa vie à ton grand culte austère, T'a choisi pour son lot. Heureux qui, s'isolant de la foule brutale, T'éleva dans son âme un beau temple nacré, Et n'alluma jamais son foyer de vestale Qu'à ton foyer sacré ! Ainsi disaient nos cœurs, perdus dans cette extase, Hypnotisme divin, vrai triomphe de l'art. Mais un cri douloureux vint lacérer la phrase Comme avec un poignard... Et, jetant vers les deux sa plainte accentuée, Sanglot de mère en deuil ou de vague en courroux, « Les voilà, nous dit-il, celles qui l'ont tuée, Les voilà devant nous ! » Comme à l'heure où la foudre éclate sur les arbres La voûte avait vibré sous ces mots accablants, Et nos regards troublés voyaient frémir les marbres Sur leurs socles tremblants. Les rayons du matin, rougissant les grands bustes, Les frappaient de leurs traits comme d'un fouet cinglant, Et semblaient imprimer à leurs faces augustes Un stigmate sanglant. Tous, ils ployaient le front sous l'amer anathème, Tous, ils levaient vers nous leurs regards pleins d'émoi. Et tous, comme le traître à la Cène suprême, Semblaient dire : Est-ce moi ? - - - Oui, c'est toi la première Dont la main coutumière Lui versa le poison, Vénitienne au front calme, Bianca, première palme De sa verte saison ; C’est ton succès rapide Qui vers la cime aride Sut entraîner ses pas, Infusant à sa lèvre La gloire, cette fièvre Dont on ne guérit pas. C'est toi, sombre Gorgone À l'étrange couronne Qui nous menace en vain, Car ta beauté fatale, Sous les nœuds du crotale, Garde un attrait divin ; Car toujours la couleuvre Siffle autour du chef-d’œuvre, Trop pur pour son regard, Et quand l'art lui résiste C'est au cœur de l'artiste Qu'elle enfonce son dard !... C'est toi, beau Cheik farouche Dont nul charme ne touche L'œil d'aigle ou de forban, Fauve éclair de ton âme, Qui luit comme la lame De ton fier yatagan ; Toi qui vas solitaire, Loin des bruits de la terre, Loin des chemins tracés, Image du génie, Dans la plaine infinie, Seul avec tes pensers. C'est toi, fille des treilles, Sous tes grappes vermeilles Ployant ton front lassé, Dans cette chaste ivresse, Doux ferment que la Grèce Dans ta coupe a versé. Ainsi l'art électrise, Ainsi le cœur se grise De son rêve immortel, Philtre ardent dont la flamme Souvent dévore l'âme Et consume l'autel… Ah ! c’est lui, c'est vous toutes, Idoles de ces voûtes, Legs du ciseau vainqueur, C'est vous, enfants de pierre, Dont la main meurtrière Frappa l'artiste au cœur ! C'est vous, sombres convives, Que les heures tardives Ont vus, le front serein, Comme au banquet du drame, Broyer ce corps de femme Entre vos bras d'airain ! - - - Ah ! quel charme attirait sa brillante jeunesse Vers ce baiser maudit ? Quelle erreur du destin dans ces mains de duchesse Mit le bloc de granit? Quand sous ses pas la vie ouvrait d'un air de fête Les plus riants sentiers, Quand des siècles de gloire unissaient sur sa tête Leurs vieux fleurons altiers, Pourquoi lui fallait-il l'auréole suprême Dont l'art sacre ses rois ? L'auréole du nom « que l'on se fait soi-même » Du plus divin des droits ! Quel doigt mystérieux fit miroiter ce rêve Devant ses yeux d'enfant ? Quel bras vint la pousser sans repos et sans trêve Vers le but triomphant ? Quel maître lui traça cette tâche insensée, Ces combats de géant, Où le corps défaillant lutte avec la pensée, Et succombe en créant ? Quel occulte pouvoir la soutint dans l'arène ? Quel souffle surhumain La fit mourir debout comme meurt une reine, Le laurier à la main ? Ah! le nom du bourreau qui couronne et qui tue. Nul ne l'a révélé; Mais l'artiste en ses doigts a pétri sa statue, Et le marbre a parlé. Le marbre nous l'a dit, ton nom fatal, étrange, Symbole inexpliqué, Legs des siècles éteints que nul siècle ne change !... Ananké! Ananké !... - - - Oui, je te reconnais, oui, c'est toi la coupable, Puissance au cœur d'airain, Destinée implacable, Qui détournes les yeux quand nous joignons les mains ; Sirène au chant menteur, Parque au masque placide, Minotaure éternel dont la soif homicide S'enivre du sang des humains! Le temps n'a pas ridé ton grand profil austère, L'antique bandelette, insigne du mystère, Sur ton front fatidique appose encore son seing, Et l'oiseau de la mort qui guette sa victime, Comme au seuil d'un charnier, comme au bord d'un abîme Étend ses ailes sur ton sein ; Car le Paros glacé qui nous rend ton image Est moins froid que ce sein, moins dur que ce visage, Moins muet que cet œil sans lumière et sans pleurs Qui, fixant dans les cieux un grand but invisible, Au travers de nos cœurs vole atteindre sa cible, Inconscient de nos douleurs. Ah ! dans ces champs sereins de la plaine éternelle, Que cherche-t-il si loin ce regard sans prunelle, Opaque réflecteur braqué sur l'infini ? Voit-il qu'un arc-en-ciel a percé les nuages ? Qu'un astre a traversé la longue nuit des âges, L'éclairant d'un rayon béni ? Oui, ce rayon divin dans l'atone paupière, Aurore du désert, a fait vibrer la pierre ; La funeste Ananké disparaît à nos yeux, Une autre Destinée émerge au sein des ombres, Et l'on croit voir errer sur ses lèvres moins sombres Un sourire mystérieux. Et ce sourire dit : homme, embryon de l'être, Larve qui vas périr, papillon qui vas naître, Aux limbes du passé pourquoi river tes pas ? Pourquoi haïr la main qui vient briser ta chaîne ? Pourquoi pleurer le gland d'où s'élance le chêne ? Regarde en-haut et non en-bas ! Regarde vers les cieux où tout marche et progresse, Où l'astre ardent s'éteint pour que la vie y naisse, Où l'astre nébuleux s'allume en son parcours, Où tout meurt et revit, tout change et se transforme, Du nuage qui crève à la comète énorme Qui s'émiette et poursuit son cours ! Non, le Destin n'est pas le sphinx fatal d'Œdipe, C'est l'Artiste divin qui, sur un plus beau type, Refond dans le creuset son chef-d’œuvre immortel, C'est la vie et la mort confondant leur mystère, C'est l'ombre et c'est le jour... mais l'ombre est sur la terre, Et la lumière est dans le ciel.

Notes

Recueil: Bouquet de pensées. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5427425w/f141.item

← Précédent Bis in idem Suivant → Duo pour voix de femmes

Autres poèmes de Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels

1888 1887 A Henri Heine 1888 A Odette 1888 A l’auteur des « Réalités » 1888 A l’auteur des « Tendresses » 1888 Adieux au couvent 1888 Adieux à Paris 1888 Alma mater 1887 Au salon 1888 Aux lecteurs 1888 Bis in idem 1887 Canne et parapluie 1888 Chalet-Eden 1888 Chanson de mai 1892 Couchant sur la mer 1896 D'après Heine (I) 1888 D'après Heine (II) 1888 D'après Heine (III) 1888 D'après Heine (IV) 1888 D'après Heine (IX) 1888 D'après Heine (V) 1888 D'après Heine (VI) 1888 D'après Heine (VII) 1888 D'après Heine (VIII) 1888 D'après Heine (X) 1888 D'après Heine (XI) 1888 D'après Heine (XII) 1888 Duo pour voix de femmes 1888 Eclosion 1888 En wagon 1888 Envoi de fleurs 1888 Feu d'artifice 1888 Fiancée 1888 L'herbier 1888 La chauve-souris 1888 La graine du beau 1888 La lorgnette 1888 La mariée 1888 La triste maison 1888 La viole d'amour 1888 Le canari voyageur 1888 Le jour des morts 1890 Le pain de la science 1888 Le procès de Ronron 1888 Le quatre-vingtième 1878 Le repos 1891 Le rosaire 1888 Le rêve d'une nuit d'hiver 1888 Les "Echos du rivage" 1882 Les "moon-stones" 1888 Les adieux 1888 Les choses dites 1888 Les fiancés 1888 Les jeux floraux de Cannes 1888 Les pensées 1888 Les regains 1884 Les verbes auxiliaires 1888 Lettre de condoléance 1888 Mal du pays 1895 Mignon Suisse 1888 Neige en septembre 1885 Nice au mois de Mai 1888 Notre "Sapho" 1888 Pastel 1888 Perles et diamants 1888 Première pluie 1888 Rendez-vous 1888 Rentrée en serre 1888 Resurrexit ! 1886 Rhume 1888 Réchauffe-coeur 1888 Sans soleil 1888 Sous la voilette 1888 Sous le vent 1888 Sous les platanes 1887 Spleen 1888 Sympathies littéraires 1894 Tempêtes 1888 Tête d'enfant 1886 Un démenti 1887 Une échappée sur l’Aar 1887 Vers à chanter 1888