«
L'orgue vibrait encor sous l'hymne mortuaire
Et ses accords voilés comme un dernier soupir
Accompagnaient nos pas vers l'autre sanctuaire,
Comme pour le bénir ;
Car ils planent tous deux sur la colline haute,
Le temple du Divin près du temple du Beau,
Pareils à deux foyers qui brûlent côte à côte
Sur le même flambeau ;
Doubles rayons tombés de la céleste voûte,
Pour jeter dans notre ombre une double clarté,
Au travers de la mort nous frayant une route
Vers l'immortalité.
Et la porte s'ouvrit .. Sous un flot de lumière
Tout un peuple immobile apparut à nos yeux,
Blancs fantômes drapés dans leur robe de pierre
Aux plis mystérieux.
Sur l'éclatant décor des tentures pourprées
Leurs fronts resplendissaient de l'étrange beauté
Qu'ont les sommets neigeux des Alpes diaprées
Par un couchant d'été.
Et nos regards croisaient ce regard impassible,
Ce long regard de sphinx dans le marbre figé,
Qui semble proposer une énigme impossible
Au cœur découragé.
Douce énigme du Beau, rêve ardent de la terre,
Heureux qui, d'un coup d’œil, a déchiffré ton mot,
Et qui, vouant sa vie à ton grand culte austère,
T'a choisi pour son lot.
Heureux qui, s'isolant de la foule brutale,
T'éleva dans son âme un beau temple nacré,
Et n'alluma jamais son foyer de vestale
Qu'à ton foyer sacré !
Ainsi disaient nos cœurs, perdus dans cette extase,
Hypnotisme divin, vrai triomphe de l'art.
Mais un cri douloureux vint lacérer la phrase
Comme avec un poignard...
Et, jetant vers les deux sa plainte accentuée,
Sanglot de mère en deuil ou de vague en courroux,
« Les voilà, nous dit-il, celles qui l'ont tuée,
Les voilà devant nous ! »
Comme à l'heure où la foudre éclate sur les arbres
La voûte avait vibré sous ces mots accablants,
Et nos regards troublés voyaient frémir les marbres
Sur leurs socles tremblants.
Les rayons du matin, rougissant les grands bustes,
Les frappaient de leurs traits comme d'un fouet cinglant,
Et semblaient imprimer à leurs faces augustes
Un stigmate sanglant.
Tous, ils ployaient le front sous l'amer anathème,
Tous, ils levaient vers nous leurs regards pleins d'émoi.
Et tous, comme le traître à la Cène suprême,
Semblaient dire : Est-ce moi ?
- - -
Oui, c'est toi la première
Dont la main coutumière
Lui versa le poison,
Vénitienne au front calme,
Bianca, première palme
De sa verte saison ;
C’est ton succès rapide
Qui vers la cime aride
Sut entraîner ses pas,
Infusant à sa lèvre
La gloire, cette fièvre
Dont on ne guérit pas.
C'est toi, sombre Gorgone
À l'étrange couronne
Qui nous menace en vain,
Car ta beauté fatale,
Sous les nœuds du crotale,
Garde un attrait divin ;
Car toujours la couleuvre
Siffle autour du chef-d’œuvre,
Trop pur pour son regard,
Et quand l'art lui résiste
C'est au cœur de l'artiste
Qu'elle enfonce son dard !...
C'est toi, beau Cheik farouche
Dont nul charme ne touche
L'œil d'aigle ou de forban,
Fauve éclair de ton âme,
Qui luit comme la lame
De ton fier yatagan ;
Toi qui vas solitaire,
Loin des bruits de la terre,
Loin des chemins tracés,
Image du génie,
Dans la plaine infinie,
Seul avec tes pensers.
C'est toi, fille des treilles,
Sous tes grappes vermeilles
Ployant ton front lassé,
Dans cette chaste ivresse,
Doux ferment que la Grèce
Dans ta coupe a versé.
Ainsi l'art électrise,
Ainsi le cœur se grise
De son rêve immortel,
Philtre ardent dont la flamme
Souvent dévore l'âme
Et consume l'autel…
Ah ! c’est lui, c'est vous toutes,
Idoles de ces voûtes,
Legs du ciseau vainqueur,
C'est vous, enfants de pierre,
Dont la main meurtrière
Frappa l'artiste au cœur !
C'est vous, sombres convives,
Que les heures tardives
Ont vus, le front serein,
Comme au banquet du drame,
Broyer ce corps de femme
Entre vos bras d'airain !
- - -
Ah ! quel charme attirait sa brillante jeunesse
Vers ce baiser maudit ?
Quelle erreur du destin dans ces mains de duchesse
Mit le bloc de granit?
Quand sous ses pas la vie ouvrait d'un air de fête
Les plus riants sentiers,
Quand des siècles de gloire unissaient sur sa tête
Leurs vieux fleurons altiers,
Pourquoi lui fallait-il l'auréole suprême
Dont l'art sacre ses rois ?
L'auréole du nom « que l'on se fait soi-même »
Du plus divin des droits !
Quel doigt mystérieux fit miroiter ce rêve
Devant ses yeux d'enfant ?
Quel bras vint la pousser sans repos et sans trêve
Vers le but triomphant ?
Quel maître lui traça cette tâche insensée,
Ces combats de géant,
Où le corps défaillant lutte avec la pensée,
Et succombe en créant ?
Quel occulte pouvoir la soutint dans l'arène ?
Quel souffle surhumain
La fit mourir debout comme meurt une reine,
Le laurier à la main ?
Ah! le nom du bourreau qui couronne et qui tue.
Nul ne l'a révélé;
Mais l'artiste en ses doigts a pétri sa statue,
Et le marbre a parlé.
Le marbre nous l'a dit, ton nom fatal, étrange,
Symbole inexpliqué,
Legs des siècles éteints que nul siècle ne change !...
Ananké! Ananké !...
- - -
Oui, je te reconnais, oui, c'est toi la coupable,
Puissance au cœur d'airain, Destinée implacable,
Qui détournes les yeux quand nous joignons les mains ;
Sirène au chant menteur, Parque au masque placide,
Minotaure éternel dont la soif homicide
S'enivre du sang des humains!
Le temps n'a pas ridé ton grand profil austère,
L'antique bandelette, insigne du mystère,
Sur ton front fatidique appose encore son seing,
Et l'oiseau de la mort qui guette sa victime,
Comme au seuil d'un charnier, comme au bord d'un abîme
Étend ses ailes sur ton sein ;
Car le Paros glacé qui nous rend ton image
Est moins froid que ce sein, moins dur que ce visage,
Moins muet que cet œil sans lumière et sans pleurs
Qui, fixant dans les cieux un grand but invisible,
Au travers de nos cœurs vole atteindre sa cible,
Inconscient de nos douleurs.
Ah ! dans ces champs sereins de la plaine éternelle,
Que cherche-t-il si loin ce regard sans prunelle,
Opaque réflecteur braqué sur l'infini ?
Voit-il qu'un arc-en-ciel a percé les nuages ?
Qu'un astre a traversé la longue nuit des âges,
L'éclairant d'un rayon béni ?
Oui, ce rayon divin dans l'atone paupière,
Aurore du désert, a fait vibrer la pierre ;
La funeste Ananké disparaît à nos yeux,
Une autre Destinée émerge au sein des ombres,
Et l'on croit voir errer sur ses lèvres moins sombres
Un sourire mystérieux.
Et ce sourire dit : homme, embryon de l'être,
Larve qui vas périr, papillon qui vas naître,
Aux limbes du passé pourquoi river tes pas ?
Pourquoi haïr la main qui vient briser ta chaîne ?
Pourquoi pleurer le gland d'où s'élance le chêne ?
Regarde en-haut et non en-bas !
Regarde vers les cieux où tout marche et progresse,
Où l'astre ardent s'éteint pour que la vie y naisse,
Où l'astre nébuleux s'allume en son parcours,
Où tout meurt et revit, tout change et se transforme,
Du nuage qui crève à la comète énorme
Qui s'émiette et poursuit son cours !
Non, le Destin n'est pas le sphinx fatal d'Œdipe,
C'est l'Artiste divin qui, sur un plus beau type,
Refond dans le creuset son chef-d’œuvre immortel,
C'est la vie et la mort confondant leur mystère,
C'est l'ombre et c'est le jour... mais l'ombre est sur la terre,
Et la lumière est dans le ciel.