«
Si vous cueillez les marguerites
Qui tremblent au bord du fossé,
Si vous aimez « les Choses dites »
Et les sourires du passé,
Si vous savez que « les années
« Ne nous ont pas appris encor
« À rajeunir les fleurs fanées »
De la pensée aux ailes d'or,
Oubliant vos lauriers superbes
Pour mon muguet frêle et coquet,
Vous retrouverez dans ses gerbes
Les parfums de votre bouquet ;
Du bouquet qu'un fin botaniste
Dissèque aujourd'hui dans l'herbier,
Mais qu'autrefois, charmant fleuriste,
Il semait le long du sentier.
Comme au joyeux Corso de Nice,
Au hasard vous jetiez ces fleurs :
Bluet d'azur, œillet, narcisse,
Fier Edel-weiss mouillé de pleurs ;
Et si quelque fraîche aubépine
En passant baisait vos cheveux,
Sans prendre garde à son épine
Vous lui chantiez vos doux aveux.
Vous respiriez la tubéreuse,
Sans chercher au fond du pistil,
Si dans cette senteur fiévreuse
Se cachait un poison subtil ;
Sachant que la joie est un songe,
Vous buviez son philtre enchanté,
Et vous pensiez qu'un doux mensonge
Vaut une amère vérité ;
Que la cendre entretient les braises,
Et qu'aux sentiers où nous passons
Il ne faut pas cueillir les fraises
Si l'on craint les colimaçons...
Et qu'enfin c'est au plus crédule
Qu'échoit ici-bas le bonheur,
Ce prisme ou plutôt cette bulle
Dont un souffle éteint la splendeur.
Oui l'âme humaine est un abîme
Dont on voudrait sonder le fond,
Sirène ou sphinx, cruelle énigme
Qui nous attire et nous confond.
Mais à quoi bon braver les vagues
Pour rapporter du gouffre amer
Ce que vont y chercher les dragues
En déblayant nos ports de mer ?...
Ah ! le vrai sceptre de l'artiste
C'est le pinceau, non le scalpel :
Rends-nous tes roses, doux fleuriste!
Poète rends-nous ton Edel !
Et reviens vers les marguerites
Retrouver sous ton œil lassé
« Le vieux charme des choses dites
« Et les sourires du passé. »