«
Avez-vous découvert au Salon l’an dernier
Sous un Puvis énorme un petit Meissonier ?
Un bijou tout moderne à l'air mythologique,
Minois de parisienne affublée à l'antique.
La scène a des décors dans le goût d'aujourd'hui :
Quatre murs aveuglants de blancheur et d'ennui;
Mais sur ce thème au lieu des gammes de Comerre
Se détache éclatante... une écharpe de maire!...
Sous l'écharpe un habit noir et majestueux
Vous enchâsse un gros homme au sourire onctueux,
Vrai type du banal où l'heureux réaliste
Se pâme et croit trouver un adepte en l'artiste.
Qu'il regarde pourtant sur la table en noyer
Qui sous nos droits civils semble prête à ployer,
S'il ne voit pas surgir quelqu'un ou quelque chose,
Quelque chose d'ailé, de mignon et de rose,
Qui ne ressemble à rien... si ce n'est à l'Amour.
— L'Amour !... Quel paradoxe en un sujet du jour !
L'Amour !... Mais que veut-il du bonhomme revêche
Dont le cœur n'offre plus une cible à sa flèche ? —
Ce qu'il veut ? le tableau l'a mis en action :
L'Amour vient réclamer une amputation.
Fatigué de son vol, et pris d'ardeurs fidèles,
Il a prié la loi de lui couper les ailes,
Et lui-même en ce but il est allé chercher
Ce grand couteau qu'on voit tout prêt à les trancher ;
Tandis que dans un coin, tout au fond de la toile,
Un beau torse émergeant du rideau qui le voile
Nous mime les terreurs de la pauvre Vénus
Qui proteste en levant vers le ciel ses bras nus ;
Et dans le tremblement de ses lèvres de mère,
Et dans l'œil anxieux qui suit la main du maire,
On lit ces mots tracés par le pinceau subtil :
« L'amour survivra-t-il?... »