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Chalet-Eden

Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels · 1888 · Parnasse · 19e siècle
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I Bercé par la brise saline, Voilé par les eucalyptus, Mon nid fait bien sur la colline Parmi les pins et les cactus, Mon nid mignon et peint en rose Comme un joujou de Nuremberg, Qu'un futur architecte pose Sur un plateau de velours vert. Au mois de mai, quand tout embaume, Quand tout fleurit dans le jardin, Le passant dit : ce petit home Est bien nommé Chalet-Éden. Il n'est pas vêtu de Carrare Comme un vieux palais florentin : C'est le soleil seul qui le pare D'un manteau d'or, soir et matin ; C'est ce gai soleil de Provence Qui lui brode un tapis de fleurs Dont l'hiver va tissant d'avance La trame aux brillantes couleurs. L’humble chalet sous ses toitures N'abrite aucun objet de prix : Potiche, émaux, riches tentures, Magots poudrés de vert-de-gris. Mais il a ses tableaux de maîtres, Encadrés tout le long du mur, Dans l'embrasure des fenêtres Qui plongent sur la mer d'azur. C'est là que la grande sirène Déploie à nos yeux enchantés Sa robe bleue à longue traîne Aux mille festons argentés ; C'est là que sa chanson nous berce Nuit et jour d'un vague refrain, C'est là que son souffle nous verse L'arôme du varech marin. Elle est si près, l'enchanteresse, Qu'on croit en étendant la main Frôler son humide caresse Sans aller au bout du chemin ; On croit dans ses flots frais et calmes Qu'on va doucement se plonger, Là-bas sous l'ombrelle des palmes, Sous le berceau de l'oranger. Car, dressant leurs riantes voûtes, Entre la rive et le regard, Les arbres nous masquent deux routes, Guêpiers cachés sous leur rempart : La route à la poussière ardente Où l'omnibus sonne son cor, La route où la vapeur stridente Court sifflant plus bruyante encor. Et quand un doux songe m'enlève À travers les espaces bleus, Toujours quelque clameur s'élève De ces chemins malencontreux ; Toujours quelque lourde charrette Roule en grinçant sur ses essieux, Ou l'express en passant nous jette Le rappel qui m'arrache aux cieux ; Et double barrière invisible Chacun de ces voisins maudits Devient le serpent de la Bible Qui me gâte mon paradis. II Sirène bleue, ô poésie, Mythe ailé de mes premiers jours, Ainsi, quand ma main t'a saisie, La tienne m'échappe toujours ; Aussi, quand ta beauté s'étale Sous mes pas las de te chercher, Tu me laisses comme Tantale Te contempler sans t'approcher ; Car toujours la route affairée Vient jeter sa fange et son bruit Entre la chimère adorée Et l'humble rêveur qui la suit, Heureux si, ne pouvant l'atteindre, Il la voit tout près, sous ses yeux, Pareille à cette mer, se teindre, Des plus brillants reflets des cieux ; Et si sa voix lente et câline, Montant sous les eucalyptus, Vient le bercer sur la colline Parmi les pins et les cactus.

Notes

Recueil: Bouquet de pensées. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5427425w/f71.item

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