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I
Bercé par la brise saline,
Voilé par les eucalyptus,
Mon nid fait bien sur la colline
Parmi les pins et les cactus,
Mon nid mignon et peint en rose
Comme un joujou de Nuremberg,
Qu'un futur architecte pose
Sur un plateau de velours vert.
Au mois de mai, quand tout embaume,
Quand tout fleurit dans le jardin,
Le passant dit : ce petit home
Est bien nommé Chalet-Éden.
Il n'est pas vêtu de Carrare
Comme un vieux palais florentin :
C'est le soleil seul qui le pare
D'un manteau d'or, soir et matin ;
C'est ce gai soleil de Provence
Qui lui brode un tapis de fleurs
Dont l'hiver va tissant d'avance
La trame aux brillantes couleurs.
L’humble chalet sous ses toitures
N'abrite aucun objet de prix :
Potiche, émaux, riches tentures,
Magots poudrés de vert-de-gris.
Mais il a ses tableaux de maîtres,
Encadrés tout le long du mur,
Dans l'embrasure des fenêtres
Qui plongent sur la mer d'azur.
C'est là que la grande sirène
Déploie à nos yeux enchantés
Sa robe bleue à longue traîne
Aux mille festons argentés ;
C'est là que sa chanson nous berce
Nuit et jour d'un vague refrain,
C'est là que son souffle nous verse
L'arôme du varech marin.
Elle est si près, l'enchanteresse,
Qu'on croit en étendant la main
Frôler son humide caresse
Sans aller au bout du chemin ;
On croit dans ses flots frais et calmes
Qu'on va doucement se plonger,
Là-bas sous l'ombrelle des palmes,
Sous le berceau de l'oranger.
Car, dressant leurs riantes voûtes,
Entre la rive et le regard,
Les arbres nous masquent deux routes,
Guêpiers cachés sous leur rempart :
La route à la poussière ardente
Où l'omnibus sonne son cor,
La route où la vapeur stridente
Court sifflant plus bruyante encor.
Et quand un doux songe m'enlève
À travers les espaces bleus,
Toujours quelque clameur s'élève
De ces chemins malencontreux ;
Toujours quelque lourde charrette
Roule en grinçant sur ses essieux,
Ou l'express en passant nous jette
Le rappel qui m'arrache aux cieux ;
Et double barrière invisible
Chacun de ces voisins maudits
Devient le serpent de la Bible
Qui me gâte mon paradis.
II
Sirène bleue, ô poésie,
Mythe ailé de mes premiers jours,
Ainsi, quand ma main t'a saisie,
La tienne m'échappe toujours ;
Aussi, quand ta beauté s'étale
Sous mes pas las de te chercher,
Tu me laisses comme Tantale
Te contempler sans t'approcher ;
Car toujours la route affairée
Vient jeter sa fange et son bruit
Entre la chimère adorée
Et l'humble rêveur qui la suit,
Heureux si, ne pouvant l'atteindre,
Il la voit tout près, sous ses yeux,
Pareille à cette mer, se teindre,
Des plus brillants reflets des cieux ;
Et si sa voix lente et câline,
Montant sous les eucalyptus,
Vient le bercer sur la colline
Parmi les pins et les cactus.