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Les pensées

Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels · 1888 · Parnasse · 19e siècle
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Tournez vers moi comme un problème Vos yeux de sphinx, vos traits de fleurs, Sombres beautés au front si blême, Vous dont le nom s'est fait l'emblème De notre joie et de nos pleurs. Nulle autre fleur ne vous ressemble, Étranges filles du printemps ; Quand je vous regarde il me semble Qu'entre vous et moi se rassemble Un lien brisé trop longtemps. Comme on croit voir dans les nuages Planer des êtres radieux, Ainsi dans vos pâles visages Mon œil évoque des images Au sourire mystérieux. Elles ont la forme incertaine D'un souvenir presqu'effacé Dont notre âme a perdu la chaîne, Et dont la voix vague et lointaine Se perd dans la nuit du passé. L'œil ne saurait les reconnaître, Ni le regard s'en détacher ; Dans une autre sphère peut-être, Jadis à l'enfance de l'être, Le sort a dû nous rapprocher. Ô vous dont la sombre nuance Porte le deuil des anciens jours. Sœurs de la première existence, Vous qui nous parlez en silence Avec vos grands yeux de velours ; Vous qui gardez dans vos pétales Le reflet des temps oubliés, Éclairez, fidèles vestales, Ces limbes des terres natales Où nos destins furent liés. Dites-nous si la trame obscure Nous enlace encore en son fil, Nous tous, enfants de la nature, Qui buvons à sa coupe pure Aux vertes agapes d'avril ? Ah ! lorsque la terre fermente Sous les longs baisers du soleil, Lorsque les veines de la plante Se gonflent sous la sève ardente, Au sortir de son lourd sommeil, Alors je sens germer, éclore En moi-même une enfant des bois, Une âme que mon âme ignore, Une âme-fleur qui vous adore, Frêles compagnes d'autrefois ! Humbles sœurs au nom symbolique, Au regard si profond, si doux, Oui désormais mon cœur s'explique Ce charme étrange et magnétique Qui toujours m'attira vers vous, Et cet âpre instinct qui m'entraîne À l'écart, loin des grands chemins, Vers la forêt calme et sereine Où la nature, notre reine, Remplace si bien les humains ! Là, dans un verdoyant mirage Je reprends mon vieux rêve enfui, Et l'épais rideau du feuillage Vient s'abaisser comme un nuage Sur l'autre rêve... d'aujourd'hui.

Notes

Recueil: Bouquet de pensées. Dédicace: À Madame Adam. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5427425w/f93.item

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