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Gouttes de lait, rayons de flamme,
Perle nacrée et diamant,
Beaux astres qu'un rêve de femme
A détachés du firmament,
J'aime à vous voir au cou des belles
Enlacer vos cercles de feu
Qui font pâlir dans leurs prunelles
L'éclat voilé du tendre aveu ;
Je vous aime au doigt du génie
Quand votre jour mystérieux
Éclaire la page bénie
De « l'Eureka » victorieux ;
Je vous aime au front des Madones,
Doux nimbe d'étoiles semé,
Quand l'encens autour des colonnes
Enroule son voile embaumé ;
Je vous aime plus haut encore,
Brillants aux prismes condensés,
Perles qu'un rayon fait éclore
Dans l'Océan de nos pensers !
Je vous aime et je vous respecte
Comme un don, comme un legs du Ciel,
Et quand une marée abjecte
Vient se ruer sur votre autel,
Quand, saisi d'un vertige étrange,
Ce siècle aux caprices hideux
S'amuse à ternir dans la fange
Votre éclat trop vif pour ses yeux,
Sans prendre garde à ma faiblesse,
Défiant le torrent vainqueur,
Pour soutenir l'arche en détresse,
Je fais un rempart de mon cœur !
Et sonnant le tocsin d'alarmes,
Comme au jour du drame civil,
Je crie : Accourez, frères d'armes !
La poésie est en péril !
Accourez, ô penseurs sublimes,
Vous qui plantez son étendard
Là-haut sur la neige des cimes
Qui plane au-dessus du brouillard,
Venez, aigles des Solitudes,
Rossignols du Chemin des bois,
Grands Ouvriers aux âmes rudes,
Humbles que la Muse a faits rois !
Du haut de l'azur qu'il contemple,
Votre œil ne voit plus nos chemins,
Les vendeurs profanent le temple,
Et le fouet échappe à vos mains!...
Ils ont jeté leur voix hardie
À travers nos chœurs immortels,
Et leur burlesque parodie
Fait des tréteaux de nos autels....
Ils ont souillé de leur empreinte
Le divin luth encore debout,
Et versé dans la coupe sainte
L'immonde écume de l'égout!
Ils sapent la nef et les dalles,
Ils jettent la perle au pourceau :
Poètes, sauvez des Vandales
Le sein qui fut votre berceau!...
***
Car elle est notre mère,
Cette auguste chimère
Qui sut tarir nos pleurs,
Qui fut notre refuge
Dans le premier déluge
Des premières douleurs;
Car elle est notre épouse,
Cette amante jalouse
Qui nous mène à son gré,
Loin des routes tracées,
Dans les champs de pensées,
De son pays doré ;
Car elle est notre vie,
L'enfant cent fois ravie
Qu'on enfante toujours,
Le doux fruit de nos peines,
Le sang pur de nos veines,
Le soleil de nos jours...
Ah ! pour la voir éclore,
Cette fleur de l'Aurore,
Que de nuits sans sommeil !
Que de labeurs arides!
À nos fronts que de rides
Pour ce mythe vermeil !...
Et quand l'âme obsédée,
Des langes de l'Idée
A vu surgir enfin,
Sous sa forme nouvelle,
Cette enfant immortelle
Au sourire divin,
Quand, dans l'aube dorée
De sa sphère éthérée,
Grandissant chaque jour,
On la voit qui s'élève
Plus haut que notre rêve,
Plus haut que notre amour.
Si quelque misérable
D'un stigmate incurable
Osait souiller son front,
Si de l'orgie infâme
Son beau nimbe de flamme
Avait subi l'affront,
Dans notre ombre funeste
La Lucrèce céleste
L'éteindrait de sa main...
Et le peuple en furie
Sur ceux qui l'ont flétrie
La vengerait demain !