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Vers à chanter

Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels · 1888 · Parnasse · 19e siècle
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I DUO Un jour une voix musicale, A qui l'on ne peut résister, M'a dit : « Douce lyre amicale, Voulez-vous m'aider à chanter ? Vous avez au cœur les paroles Qu'il faut à mon fier instrument ; Sans allumer les girandoles, Nous préluderons lentement. Vous direz la nature en fête Sous les premiers baisers du ciel, Moi, les accords de la tempête Qui vient lui battre le rappel. Vous emmènerez la Payse Bien loin vers le Chemin des bois, Et moi cette Manon exquise Dont Massenet nous rend la voix. Pour assaisonner vos tirades Sur le ciel clair ou pluvieux Je vous ferai des sérénades À rendre un Gounod envieux. Et sous cette note argentine, Vos sonnets coulés tout d'un jet Auront un air de Lamartine Voguant dans les eaux de Bourget. Mon finale aura l'amertume Que Schubert mit dans ses adieux, Et comme Wagner, dans la brume J'enverrai se coucher les dieux, Tandis qu'au vieux temple Olympique, Prêtresses du dernier autel, La Poésie et la Musique Confondront leur hymne immortel... » II PRÉLUDE Chantre des « Renaissances », Apprends-moi tes romances Au rythme doux et lent, Comme une eau, goutte à goutte, Qui filtre de la voûte Dans le bassin tremblant ; Comme un bruit de gondole Qui de sa rame frôle Les palais endormis, Quand un beau clair de lune Argente la lagune Sous ses rayons amis ; Comme un oiseau nocturne Qui lance, taciturne, Sa plainte vers les cieux, À l'heure où l'hirondelle Regagne à tire-d'aile Son nid silencieux. LE CHANT DE LA NATURE III Roulis des grèves, Échos des bois, Bercez mes rêves Comme autrefois, Avec vos vagues, Avec vos chants, Si doux, si vagues, De l'onde aux champs, Cloche tardive Du couvre-feu, Chanson plaintive Comme un adieu, Refrain qui charmes Et fais pleurer, Où rire et larmes Vont s'effleurer ; Suave andante, Chœur primitif Où chacun chante Son doux motif, Air sans paroles Aux mille accents, De tes symboles Dis-moi le sens. Vivant poème Qu'on sait par cœur, Quel est ton thème : Joie ou douleur ? Complainte austère, Hymne joyeux, Pleurs de la terre Ou chant des cieux ?... IV Ainsi disais-je un soir, quand sous ses voiles roses Le soleil s'en allait, Dorant les prés, les bois, les êtres et les choses, De son dernier reflet. Éveillant dans les champs ces grandes voix lointaines, Mystérieux accords Où la nature unit ses notes incertaines À l'heure où tout s'endort. Et mon âme, bercée à leur souffle rythmique, S'envolait dans les airs, Interrogeant toujours la rapsodie antique De la terre et des mers. Ô battement confus de l'artère du monde, Vaste incantation, Dis-moi ce qui frémit, ce qui s'agite et gronde Dans ta pulsation. Est-ce un soupir d'angoisse ? Est-ce un transport d'ivresse Qui vibre dans ta voix ? Et qui rend tes accents si poignants de tristesse Et si doux à la fois ! Est-ce un salut suprême exhalé vers le maître Par ceux qui vont mourir ? Est-ce un duo navrant qui dit la douleur d'être Et l'horreur de finir ? Ah ! si ton chant confus n'est qu'un cri d'agonie Sourd et désespéré. Pourquoi prend-il pour nous la douceur infinie D'un langage adoré ? Pourquoi fait-il jaillir de nos yeux, de nos âmes Des pleurs de volupté ? Quand le rossignol mêle au bruit lointain des lames Son arpège enchanté, Et quand la brise aux pins va raconter ses plaintes Aux mots harmonieux, Qui font vibrer leurs troncs comme les orgues saintes Dans nos temples pieux. Ô chant de la nature, ô langue maternelle, Rends-nous ton sens perdu ! Ce sens toujours cherché dans ta voix éternelle... Et jamais entendu... V Alors du ravin sombre, Et des forêts sans nombre Où dorment les oiseaux, Et du grand lit des eaux, Et du sein des roseaux Qui chuchotent dans l'ombre, Une étrange rumeur Me répondit en chœur, Comme si la nature Emplissait la ramure D'un immense murmure, D'un sifflement moqueur. Il disait : Ô Poète ! Toi qui fuis la tempête Dans les espaces bleus, Toi qui vis dans les cieux, Sans abaisser tes yeux Sur notre humble planète. Si ton regard voilé N'a jamais épelé Le premier mot du livre, Le mot qui nous enivre, Le doux mot qui se livre Sans qu'on l'ait révélé ; Si ta lyre tremblote Sans découvrir la note Que tout chante en chemin, Sans trouver sous ta main Au grand clavier humain La corde qui sanglote ; Brise cet instrument, Boussole sans aimant Ou palette incolore, Emprunte un luth sonore, Un luth où vibre encore L'ancien enchantement. Fais-toi l'humble interprète D'une âme de poète Au souffle frémissant, Dis-nous son mâle accent, Son rêve éblouissant, Et ses amours d'athlète. Ainsi l'écho des bois Va répétant la voix Dont le son nous pénètre, Quand la harpe du maître Depuis longtemps peut-être A glissé de ses doigts...

Notes

Recueil: Bouquet de pensées. Dédicace: Au Comte Louis de Romain. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5427425w/f187.item

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