«
I
DUO
Un jour une voix musicale,
A qui l'on ne peut résister,
M'a dit : « Douce lyre amicale,
Voulez-vous m'aider à chanter ?
Vous avez au cœur les paroles
Qu'il faut à mon fier instrument ;
Sans allumer les girandoles,
Nous préluderons lentement.
Vous direz la nature en fête
Sous les premiers baisers du ciel,
Moi, les accords de la tempête
Qui vient lui battre le rappel.
Vous emmènerez la Payse
Bien loin vers le Chemin des bois,
Et moi cette Manon exquise
Dont Massenet nous rend la voix.
Pour assaisonner vos tirades
Sur le ciel clair ou pluvieux
Je vous ferai des sérénades
À rendre un Gounod envieux.
Et sous cette note argentine,
Vos sonnets coulés tout d'un jet
Auront un air de Lamartine
Voguant dans les eaux de Bourget.
Mon finale aura l'amertume
Que Schubert mit dans ses adieux,
Et comme Wagner, dans la brume
J'enverrai se coucher les dieux,
Tandis qu'au vieux temple Olympique,
Prêtresses du dernier autel,
La Poésie et la Musique
Confondront leur hymne immortel... »
II
PRÉLUDE
Chantre des « Renaissances »,
Apprends-moi tes romances
Au rythme doux et lent,
Comme une eau, goutte à goutte,
Qui filtre de la voûte
Dans le bassin tremblant ;
Comme un bruit de gondole
Qui de sa rame frôle
Les palais endormis,
Quand un beau clair de lune
Argente la lagune
Sous ses rayons amis ;
Comme un oiseau nocturne
Qui lance, taciturne,
Sa plainte vers les cieux,
À l'heure où l'hirondelle
Regagne à tire-d'aile
Son nid silencieux.
LE CHANT DE LA NATURE
III
Roulis des grèves,
Échos des bois,
Bercez mes rêves
Comme autrefois,
Avec vos vagues,
Avec vos chants,
Si doux, si vagues,
De l'onde aux champs,
Cloche tardive
Du couvre-feu,
Chanson plaintive
Comme un adieu,
Refrain qui charmes
Et fais pleurer,
Où rire et larmes
Vont s'effleurer ;
Suave andante,
Chœur primitif
Où chacun chante
Son doux motif,
Air sans paroles
Aux mille accents,
De tes symboles
Dis-moi le sens.
Vivant poème
Qu'on sait par cœur,
Quel est ton thème :
Joie ou douleur ?
Complainte austère,
Hymne joyeux,
Pleurs de la terre
Ou chant des cieux ?...
IV
Ainsi disais-je un soir, quand sous ses voiles roses
Le soleil s'en allait,
Dorant les prés, les bois, les êtres et les choses,
De son dernier reflet.
Éveillant dans les champs ces grandes voix lointaines,
Mystérieux accords
Où la nature unit ses notes incertaines
À l'heure où tout s'endort.
Et mon âme, bercée à leur souffle rythmique,
S'envolait dans les airs,
Interrogeant toujours la rapsodie antique
De la terre et des mers.
Ô battement confus de l'artère du monde,
Vaste incantation,
Dis-moi ce qui frémit, ce qui s'agite et gronde
Dans ta pulsation.
Est-ce un soupir d'angoisse ? Est-ce un transport d'ivresse
Qui vibre dans ta voix ?
Et qui rend tes accents si poignants de tristesse
Et si doux à la fois !
Est-ce un salut suprême exhalé vers le maître
Par ceux qui vont mourir ?
Est-ce un duo navrant qui dit la douleur d'être
Et l'horreur de finir ?
Ah ! si ton chant confus n'est qu'un cri d'agonie
Sourd et désespéré.
Pourquoi prend-il pour nous la douceur infinie
D'un langage adoré ?
Pourquoi fait-il jaillir de nos yeux, de nos âmes
Des pleurs de volupté ?
Quand le rossignol mêle au bruit lointain des lames
Son arpège enchanté,
Et quand la brise aux pins va raconter ses plaintes
Aux mots harmonieux,
Qui font vibrer leurs troncs comme les orgues saintes
Dans nos temples pieux.
Ô chant de la nature, ô langue maternelle,
Rends-nous ton sens perdu !
Ce sens toujours cherché dans ta voix éternelle...
Et jamais entendu...
V
Alors du ravin sombre,
Et des forêts sans nombre
Où dorment les oiseaux,
Et du grand lit des eaux,
Et du sein des roseaux
Qui chuchotent dans l'ombre,
Une étrange rumeur
Me répondit en chœur,
Comme si la nature
Emplissait la ramure
D'un immense murmure,
D'un sifflement moqueur.
Il disait : Ô Poète !
Toi qui fuis la tempête
Dans les espaces bleus,
Toi qui vis dans les cieux,
Sans abaisser tes yeux
Sur notre humble planète.
Si ton regard voilé
N'a jamais épelé
Le premier mot du livre,
Le mot qui nous enivre,
Le doux mot qui se livre
Sans qu'on l'ait révélé ;
Si ta lyre tremblote
Sans découvrir la note
Que tout chante en chemin,
Sans trouver sous ta main
Au grand clavier humain
La corde qui sanglote ;
Brise cet instrument,
Boussole sans aimant
Ou palette incolore,
Emprunte un luth sonore,
Un luth où vibre encore
L'ancien enchantement.
Fais-toi l'humble interprète
D'une âme de poète
Au souffle frémissant,
Dis-nous son mâle accent,
Son rêve éblouissant,
Et ses amours d'athlète.
Ainsi l'écho des bois
Va répétant la voix
Dont le son nous pénètre,
Quand la harpe du maître
Depuis longtemps peut-être
A glissé de ses doigts...