«
Le printemps émigrait dans ce doux coin du monde
Qui « naquit d'un baiser du soleil et de l'onde »,
Et déjà la « Cigale », envolée à Lérins
Saluait son retour au son des tambourins ;
Les drapeaux déployaient les couleurs de la France,
Les enfants gazouillaient le parler de Provence :
Partout, des monts au golfe et de la lèvre aux yeux,
On sentait tressaillir comme un frisson joyeux,
Comme un enivrement de vivre et de renaître,
De chanter son pays, de l'illustrer peut-être ;
Car les cœurs ce jour-là battaient à l'unisson,
Les voix ne savaient plus qu'une seule chanson :
Celle que le Trouvère, idole de sa troupe,
Nous avait dite hier en nous tendant la coupe,
Et dont le souffle ardent, embrasant le vieux vin,
Nous avait tous grisés comme un philtre divin.
Et maintenant devant la foule enthousiaste
Ce fier accent vibrait sans enflure et sans faste ;
Sous l'humble dais de toile ouvert à tous les vents
La langue d'oc avait des sons plus émouvants ;
C'était comme la cloche austère du village
Rappelant à nos cœurs les vertus d'un autre âge,
Avec ce timbre aimé qui berça notre foi,
Et qui lui dit si haut : « Lazare, éveille-toi ! »
. . . . . .
Lazare était debout, et l'oreille tendue,
La Provence écoutait, à sa voix suspendue.
Il lui disait : « Regarde, ô mon pays aimé,
Ces fils, vaillant faisceau que ta sève a formé !
Membres d'un plus grand corps, ta pensée est leur âme,
Car il faut un foyer pour conserver la flamme.
Moi je ne suis qu'un bras et n'ai semé qu'un grain,
Mais notre sol est riche et notre ciel serein :
Je vois de tous côtés l'ample moisson qui lève
Et je bénis mon Dieu d'avoir atteint mon rêve !... »
Puis sa voix se troubla sous l'âpre émotion,
Et ce ne fut qu'un cri, qu'une acclamation ;
Mais lui, sans écouter les hourras de la foule,
Ne voyait dans nos yeux que la larme qui coule ;
Car l'encens qui séduit l'humaine vanité
Au-delà de son cœur n'était jamais monté :
Un autre amour vibrait dans la large poitrine
De ce fils du Midi qu'enfanta Lamartine ;
Au tombeau du tribun il l'avait respiré,
Et sa flamme aujourd'hui l'avait transfiguré ;
Dans ce siècle d'acteurs je voyais un apôtre,
Et j'ai fermé les yeux pour ne plus voir rien d'autre...
Alors, sous mes yeux clos, Esterel, îles d'or,
Tout disparut, changé dans un nouveau décor :
C'étaient toujours des flots, c'était toujours une île,
Algue verte émergeant au sein d'un lac tranquille,
Où les rocs du Salève et les pics du mont Blanc
S'estompaient dans l'azur de ce miroir tremblant.
Puis à l'ombre des tours, de mousse revêtues,
Dans un jardin fleuri je voyais deux statues
Sœurs de bronze et de fer debout sur le chemin,
Sous un même étendard se tenant par la main,
Cependant qu'à nos pieds le Léman et le Rhône,
Enlaçant leurs plis bleus et leur écharpe jaune,
Unissant leurs deux voix dans un suprême accord,
Couraient au même but le long du même bord ;
Mais en vain l'un dans l'autre essayant de se fondre,
Mêlaient leurs flots divers… sans jamais les confondre.