«
Au premier feuillet des grammaires
— Ce premier effroi des bambins —
Il est deux verbes que les mères
Enseignent aux blonds chérubins ;
Bien après l'heure de l'école,
Les grands les conjuguent en chœur ;
Bien avant toute autre parole
Le plus petit les sait par cœur ;
Car il ne peut ouvrir la bouche,
Dire sa joie ou son chagrin,
Sans foire vibrer une touche
De cet orgue au double refrain
Où le verbe avoir, le verbe être
Vont se répondant tour à tour,
Réseau parlant qui s'enchevêtre
Au langage de chaque jour.
Plus tard, quand Homère et Virgile
Les transposent en d'autres tons,
Dans le sport de la plume agile
C'est par eux que nous débutons.
Comme deux lignes parallèles
Ils s'allongent dans les cahiers
Et se moulent dans les cervelles
De tous nos futurs bacheliers.
Mais dès qu'un autre horizon s'ouvre
Devant nos pas émerveillés,
L'œil qui les accouplait découvre
Qu'ils sont bien mal appareillés;
Que les chemins qu'on croyait frères
Bifurquent en sens opposés,
Et qu'entre leurs deux buts contraires
Les camps humains sont divisés.
L'un pour atteindre la fortune
Dans les bas-fonds va chercher l'or,
Et l'autre irait jusqu'à la lune
Pour mieux affirmer son essor.
L'un va tout droit, l'autre serpente
Avec maint sinueux détour,
L'un conduit au haut de la pente,
L'autre en fait prudemment le tour.
Dans son choix le jeune homme hésite ;
Le laurier miroite à ses yeux,
Mais sa fleur ne s'ouvre pas vite,
Et le lingot brille encor mieux…
Le roi-lingot, puissance occulte,
Dernier dieu qu'on adore encor,
Qui nous unit dans un seul culte
Et nous ramène à l'âge d'or…
Aussi pour rester à la mode,
Et pour marcher avec le temps,
La langue a révisé le Code
Qu'on nous imposa trop longtemps.
Elle a remplacé le verbe être
— Vieux mot, suranné, discordant —
Par sa douce rime : paraître
— Un mot bien plus accommodant !
Elle enseigne à nos futurs hommes
À parler comme nous vivons :
Autrefois l'on disait « nous sommes »,
On dit aujourd'hui ; « nous avons ».