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Alma mater

Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels · 1887 · Parnasse · 19e siècle
«
Ô nourrice si vieille, et qu'on croyait si sûre ! Quel feu s'est rallumé dans ton cœur refroidi? Quel démon à tes flancs imprima la morsure Qui t'a fait tressaillir sous les fleurs du Midi? À ton brillant soleil, ô terre de Golconde, Chaque perle à son tour s'en allait chatoyer. Ses rayons éclairaient la main qui fit un monde!... — Un monde « où l'on s'amuse » au lieu de « s'ennuyer ». Le carnaval niçois, ce petit roi fantasque, Avait brûlé son sceptre au bûcher solennel, Et sa joyeuse cour, ôtant grelots et masque, S'endormait, confiante, au grand sein maternel, Quand ce sein tout à coup s'agite et se dérobe, Et sous ses battements les hommes ont frémi, Ces microbes chétifs, parasites du globe, Qu'un grain de sable écrase ainsi qu'une fourmi. Là-bas ils sont couchés vivants sous les décombres Où demain la mort seule entendra leur appel... Ici l'affolement sur des scènes moins sombres Jette un reflet burlesque au contraste cruel. On campe sur la plage, en cabine, en voiture ; Matrone plantureuse et vieux beau décavé, Drapés dans les longs plis d'une ample couverture, Vont formant un tableau que nul Cham n'eut rêvé. Arlequins et pierrots, réveillés dans leur rêve, Ont remis à l'envers leurs travestissements, Et nos prudes ladies, en dignes filles d'Eve, Ont oublié leur robe... et pris leurs diamants. Et cet essaim baroque, envolé vers la gare, S'abat sur les wagons, et le soleil levant Darde ses premiers feux sur l'étrange bagarre Qui s'empile et s'enfuit vers un sol moins mouvant. Depuis lors, sans répit, la vapeur les disperse, Et quand l'adieu strident arrive à ma maison, La nuit lorsque la terre, émue encor, nous berce Je comprends les fuyards et leur donne raison!... Mais un rayon joyeux vient baiser ma fenêtre, Mais la mer apparaît dans son cadre de fleurs, Et, l'œil extasié devant l'œuvre du Maître, Je dis : mourir ici plutôt que vivre ailleurs ! Car puisque l'existence est un château de carte, Il fait bon le poser sous un ciel radieux, Pour qu'à l'heure où Dieu veut que tout croule et qu'on parte On emporte du moins de l'azur dans les yeux.

Notes

Recueil: Bouquet de pensées (1888). Dédicace: À Edouard Pailleron. Rédigé à Nice le 25 février 1887. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5427425w/f84.item

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