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Le canari voyageur

Cécile d’Affry, baronne d’Ottenfels · 1888 · Parnasse · 19e siècle
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Bijou s'ennuyait bien dans sa cage dorée ! Bijou s'ennuya tant qu'un jour il se sauva, Laissant au désespoir sa maîtresse adorée Qui le pleura trois jours et trois nuits en rêva. Ainsi fait tout oiseau quand la cage est ouverte Tenez-la bien fermée, enfants petits et grands, Car l'amour du nouveau, la soif de découverte Dans le paradis même ont perdu nos parents. Dans son petit palais, chef-d’œuvre d'élégance, Bijou pouvait aussi se croire au paradis; Tous les jours, à toute heure on y faisait bombance De millet, de biscuits et de sucres candis ; Tous les jours une main bien mignonne et bien tendre Polissait sa demeure avec un soin nouveau ; S’il daignait gazouiller, on accourait l'entendre, Et, comme à l'Opéra, chacun criait : bravo ! Aussi ne doutait-il nullement que le monde Ne fût pavé de grains et d'applaudissements, Ni qu'on pût y trouver autre chose à la ronde Que festins et succès, plaisirs, enchantements. N'est-ce pas ce que croit en brisant sa coquille Chaque oisillon tout prêt à se faire plumer ? N'est-ce pas ce qu'on rêve au travers d'une grille, Cage ou couvent, alors qu'on s'y voit enfermer ? Mais Bijou n'avait pas fait le vœu de clôture ; Aussi prit-il son vol sans le moindre remords, Et, bien loin vers les bois volant à l'aventure, Il fit part aux échos de ses joyeux transports : À travers tous les champs il déploya ses ailes, Sur chaque arbre il chanta l'hymne à la liberté ; Il lutta de vitesse avec les hirondelles, Et surpassa le merle en bruyante gaîté. Mais un bonheur si vif est de courte durée : C'est la loi du Destin, loi qu'on n'élude pas ; Après le jour ardent vint l'humide soirée, Et Bijou se trouvait sans gîte et sans repas !... Candide et confiant, il s'en alla bien vite Demander un asile à ses nouveaux amis, Qui tous, fermant la porte au pauvre parasite, Tout oiseaux qu'ils étaient, agirent en fourmis. Et lui, l'enfant frileux des îles africaines, Le voilà sans refuge au souffle âpre du Nord, Méditant le néant des chimères humaines, Souffrant le froid, la faim, sentant venir la mort. C'en était fait de lui quand il crut reconnaître Un accent triste et doux qui répétait son nom, Et vit une lumière éclairant la fenêtre Où la cage attendait son hôte vagabond. Vers ce phare béni, volant à tire-d'aile, En un trait il y fut, et qui pourra savoir Lequel fut plus ravi du petit infidèle Ou de sa jeune amie en ce bienheureux soir ? Bijou depuis ce jour n'a plus fait de voyage, — Même il prétend connaître un vieux coq indompté Qui regrette aujourd'hui les douceurs de la cage... À force d'avoir vu de près la liberté.

Notes

Recueil: Bouquet de pensées. Dédicace: À Mademoiselle Yvonne de Romain. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5427425w/f160.item

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