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Ronron, mon petit chat qui sait trop bien qu'on l'aime
S'accoutume à son sort et le trouve assez doux ;
Quand on l'a bien bourré de baisers et de crème
Il daigne quelquefois grimper sur mes genoux.
Là, comme en un fauteuil il se roule en pelote,
Imitant pour Lambert les poses de Sarah,
Et roucoulant tout bas cette amoureuse note,
Philtre qu'aux soirs d'antan versait Théodora.
Ah ! ce rouet berceur, mieux encor qu'au théâtre,
Je l'aime au coin du feu, casanier rendez-vous,
Où, dans l'odeur du thé, dans les reflets de Pâtre,
Il nous chante si bien : Qu'il fait bon près de vous !
Musset prétend qu'il faut aimer beaucoup de choses
Pour savoir à la fin ce qu'on aime le plus :
Quant à moi les chats blancs avec leurs pattes roses
Au scrutin de mon cœur sont toujours réélus;
Les chats doux et câlins, devinant qui les aime,
Ignorant qui les hait, dédaignant d'attaquer,
Et réservant toujours leur défense suprême
Comme font les rosiers pour qui vient s'y piquer.
Pauvres chats ! si jamais je dressais l'inventaire
De tous les coups de griffe empochés ici-bas,
De vous ou des amis... mais il vaut mieux me taire :
Mes amis savent lire et vous ne savez pas !
D'ailleurs rien n'est parfait sur notre boule ronde ;
Les chats sont inconstants, c'est un bien vieux dicton ;
Comme Sarah, le mien voulut courir le monde,
Et dompter la tigresse... — il réussit, dit-on —
Il réussit après un long stage aux gouttières,
Et moi pendant ce temps, autre mère Michel,
J'allai pleurant sa mort des semaines entières,
Braquant sur tous les toits ma lunette d'Herschel ;
Quand un jour à l'œil nu montrant sa silhouette,
Un revenant fourré tout à coup m'apparaît,
L'œil serein, le poil lisse et la queue en trompette,
Et faisant le gros-dos d'un air tout guilleret.
Pour son veau-gras le monstre escomptait mes alarmes :
— C'était mal vous connaître, ô mystères du cœur ! —
Car s'il est vrai parfois que la joie a des larmes,
Les pleurs versés trop tôt ont aussi leur rancœur.
C'est pourquoi ma douleur, rentrée à l'improviste,
Rejaillit sur l'ingrat comme un flot irrité :
Vous n'êtes, ô Ronron, qu'un affreux égoïste,
Qu'un indigne Tartuffe, un noceur effronté!
En vain vous caressez votre front à ma jupe
En redressant la queue et faisant le gentil ;
De tous vos airs câlins je ne suis pas la dupe :
Ces regards langoureux s'adressent au rôti...
Or, en fait d'amitié, puisqu'il faut vous l'apprendre,
La devise ici-bas fut toujours : rien pour rien ;
Et l'on ne prête pas à qui ne veut pas rendre :
Adieu — d'autres que moi vous le prouveront bien !
II
Muet comme le roc au milieu des tempêtes,
Ronron faisait le mort ;
Je le note à sa gloire aujourd'hui que les bêtes
Parlent tant et si fort.
Mais quand il vit en foule, alléchés par l'esclandre,
Les voisins s'attrouper :
Je voudrais bien, dit-il, que l'on daignât m'entendre
Avant de m'écharper ;
Admettons que je suis un traître, un misérable,
Un « criminel d'amour »
Quand la faute est flagrante il faut plaider coupable
Pour désarmer la cour.
Mais tout péché s'explique en remontant aux causes,
Et ne voyez-vous pas
Que le mien était dans la nature des choses
Et dans celle des chats ?
Le matou — c'est un fait bien connu d'atavisme —
S'aime exclusivement ;
Vous me faites donc en m'accusant d'égoïsme
Querelle d'Allemand.
Si votre cœur cherchait un ami qui sans cesse
À vos pas s'attachât,
Il vous fallait aimer, ô ma douce maîtresse,
Un chien et pas un chat.
III
Ronron avait conquis le juge et l'auditoire ;
Son cynisme effronté du jour fut le succès,
Et moi-même tout bas je bénis sa victoire :
Ainsi marche le monde et finit mon histoire,
C'est rien moins que moral — hélas oui, je le sais !
Mais la morale et moi nous perdons nos procès !
Je n'en appelle pas; j'ai dit : Vive le traître !
Alors même que sous sa patte de velours
Je sentirais parfois l'ongle pointu renaître...
Le chien n'a pas de griffe et s'attache à son maître,
Mais le cœur malgré lui retourne à ses amours :
Quiconque aima les chats les aimera toujours.